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LE VILLAGE DES OMBRES

Partie de campagne

Une bande d’amis se rend pour les vacances dans un petit village appelé Ruiflec. Dès leur arrivée, des événements mystérieux leur font comprendre que ce ne sera pas exactement une villégiature : une partie du groupe disparaît comme par enchantement, l’endroit est vide de tout habitant, et de terrifiants dessins apparaissent pour mieux s’évanouir dans la nature. Quel sera le prix du secret qui entoure le petit village ?

L’histoire commence bien – ou, pour être plus exact, elle débute bien mal : le 8 août 1844, des soldats allemands ayant investi le village de Ruiflec sont pris pour cible par une entité immatérielle qui les dézingue un par un. Le temps d’un court prologue, nous assistons à l’élimination des derniers d’entre eux et au déploiement des signes formels qui formeront le nœud du film : une porte qui tremble sous les coups, une trace de brûlure en forme de main qui apparaît et semble se consumer d’elle-même, une étrange lumière d’outre-tombe… L’ambiance est plutôt réussie, le mystère épais. Saut temporel jusqu’à nos jours : deux voitures sur la route, neuf amis qui se rendent dans ce même village, une présentation efficace des différents personnages et de leurs oppositions de fait (les deux sœurs séparées dans les deux véhicules, la méfiance vis-à-vis du conducteur de la seconde voiture, etc.). Globalement, l’installation se déroule à merveille. Même lorsque, sous une pluie battante, les passagers de la voiture de tête, brièvement dépassés par leurs camarades, retrouvent ce même véhicule plus loin sur l’asphalte, vidé de ses occupants, portières grandes ouvertes, tout près du panneau, tombé au sol, indiquant l’entrée de Ruiflec.

Les choses se gâtent quelques minutes plus tard, et dès lors ne retrouveront jamais leur couleur d’origine. Les amis rejoignent la maison des grands-parents de l’un d’eux, en traversant les rues sombres et les bâtiments inquiétants d’une agglomération dénuée de toute forme de vie. Avec l’impression d’être désormais protégés par les murs d’une demeure connue, ils s’interrogent sur les péripéties précédentes avant d’en arriver à la conclusion que personne ne connaît vraiment Lucas, celui qui les a emmenés ici ! Aucune phrase, aucun mot ne pourra rendre ici le registre du ridicule avec lequel ces héros éphémères font cette soi-disant découverte. Évidemment, en fonction de cette « révélation » de leur bêtise intrinsèque, les murs qui les entourent prennent une teinte quelque peu grotesque : leur présence même est soumise à caution. Il aura fallu dix minutes à peine pour que le réalisateur brise les chaînes de la vraisemblance, indispensable au fonctionnement d’un film d’ambiance. Il en faut dix ou quinze de plus pour qu’il nous livre, dans un enchaînement brutal d’épisodes, l’essentiel des clés visuelles et narratives de son intrigue : la main brûlée, les dessins volages, le récit des événements par l’une des disparues de la seconde voiture, la découverte de la structure labyrinthique du village, le flashback sur des faits anciens qui ont un rapport direct avec le présent, et, comble du comble, les inserts d’un bonhomme jovial qui nous révèle l’un des secrets du village ! Autant dire que le joueur dissimule assez mal ses cartes.

N’en jetons plus : il est temps de s’interroger sur le pourquoi du ratage. D’autant plus que Fouad Benhammou (qui est également co-scénariste avec Lionel Olenga et Pascal Jaubert) n’est pas un réalisateur malhonnête qui chercherait à nous faire passer des vessies pour des lanternes. Au contraire, son projet cinématographique s’appuie sur une intrigue relativement alambiquée (mais trop simpliste dans la distribution de ses indices, comme le chiffre 8 représentant à l’horizontale le symbole de l’infini… merci pour la nouveauté !) et de solides références du genre, notamment à travers le cinéma fantastique espagnol récent. Mais toutes ces belles cartes empilées éprouvent rapidement le tremblement caractéristique du grotesque qui touche, malheureusement, une trop grande partie de la production française de genre… Jusqu’à s’écrouler lamentablement. Un seul exemple : le personnage de Lilas, venue d’Espagne et dépositaire d’une expérience paranormale dans sa jeunesse, tente de créer une passerelle stylistique avec le cinéma ibérique, et force ainsi à une comparaison qui n’est pas du tout à l’avantage du « Village ». La manipulation de références illustres demande certes quelque peu de prudence.

Le problème ne vient pas tant du récit – très attendu et désordonné mais complètement passe-partout – que de son traitement, en particulier par les comédiens eux-mêmes. A voir « Le Village des ombres », qui par ailleurs est loin d’atteindre à la stupidité de nombre d’autres productions françaises du même genre, on comprend que les créateurs hexagonaux, lorsqu’ils se confrontent au fantastique, sont pollués par l’inquiétude. Inquiétude sur l’installation d’une ambiance correcte (on sent bien que le décor, la lumière, les effets de caméra sont sur-soulignés). Inquiétude sur la vraisemblance de l’ensemble (conséquence : les comédiens français jouent trop souvent à faire « comme s’ils ne jouaient pas » en cherchant la crédibilité absolue, quand leurs homologues des productions étrangères intègrent pleinement une marge calculée d’invraisemblance). Inquiétude quant à la profondeur psychologique des personnages (qui se retrouvent affublés de détails réalistes mais inutiles censés accroître leur existence à l’écran, alors qu’une réussite récente telle que « Captifs » jouait au contraire la carte d’une psychologie modérée). Inquiétude, enfin, sur la persistance des signes, ostensibles et écrasants, à l’image de ce « 8 » dessiné sur le cou de l’héroïne en fin de film, à l’instar de la multiplication abusive des dessins de l’enfant. Le trop est l’ennemi du bien. Et si Benhammou peut se targuer d’avoir réalisé un film de genre seulement médiocre, « Le Village des ombres » n’est pas pour autant réussi, et c’est là ce qui provoque chez nous une autre sorte d’inquiétude.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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