VENI VIDI VICI
Bienvenue dans un monde de vaincus
Synopsis du film
Immensément riches, Amon Meynard et sa famille sont ce qu’il est convenu d’appeler des « intouchables » : leur fortune et leur influence sur la scène sociopolitique leur donnent la sensation d’être au-dessus des lois. Amon a une passion : la chasse. Ses proies favorites ? Pas les animaux. Au même moment, une série de meurtres gratuits commis par un mystérieux sniper enflamme certains esprits, et un journaliste, persuadé de la culpabilité d’Amon, commence à pister ce clan dans l’espoir de réunir des preuves…
Critique du film VENI VIDI VICI
« Je pourrais tirer sur quelqu’un, je ne perdrais aucun électeur » : cette phrase-là, c’est à l’indécrottable « patate orange », récemment redevenue locataire de la Maison-Blanche, qu’on la doit. Et on ne la cite pas pour rien, tant elle dit tout du genre humain au cœur des enjeux de "Veni Vidi Vici". À vrai dire, au départ, on a très peur. Il suffit d’apercevoir le nom d’Ulrich Seidl au début du générique (il est ici producteur) et de retrouver celui de Markus Schleinzer au casting (on le connaît surtout en tant que réalisateur du très polémique "Michael" présenté en compétition cannoise en 2011) pour croire que les dés sont plus ou moins jetés. En gros, rebelote sur une certaine frange de ce cinéma autrichien post-Haneke, visant à l’exhibition plein pot de tout ce que le genre humain peut avoir de sale et d’ignominieux, le tout shooté en plans fixes et en image crado par un cinéaste soucieux de déverser sa bile sous couvert de perspective et d’objectivité ? À la surprise générale, cette propension au comportementalisme le plus abject ne prend jamais racine dans la première fiction commune de Daniel Hoesl et Julia Niemann. Au programme : pas de cruauté distanciée à la manière d’Haneke, pas même de détestation complaisante à la sauce Seidl, mais plutôt une sorte de décalage tordu, alimenté par la prédominance de plans fixes et le surgissement fréquent de mouvements de caméra millimétrés, qui nous laisserait plutôt à penser que Ruben Östlund aurait des cousins cachés en Autriche.
Il y a quatre ans, on devait déjà au tandem Hoesl/Niemann la sortie d’un singulier documentaire sur le village suisse de Davos, visant non pas à rappeler ce que l’on ne connaît que trop bien de lui (à savoir le lieu de rassemblement de tous les décideurs politiques et financiers du capitalisme mondial) mais aussi à mettre en avant les autres « spécimens » de ce territoire humain, allant des travailleurs sociaux aux éleveurs locaux en passant par les populations migrantes. Une sorte d’étude « au microscope » que "Veni Vidi Vici" reprend à sa sauce sous l’angle de la comédie noire et vitriolée, avec cette fois-ci la volonté claire et nette d’en découdre vis-à-vis d’un échantillon sociétal carburant au luxe, au cynisme et à l’impunité, prompt à se vider de sa violence intérieure en traitant ses prochains comme du bétail à entretenir (d’abord) et à exterminer (ensuite). Loin de filmer à distance leurs personnages comme des monstres répugnants ou de se cantonner bêtement à une observation de leur cocon opulent, les deux réalisateurs choisissent au contraire d’amplifier toujours plus leur dimension maladive et de laisser le rire jaune s’installer dans le plan par lui-même. Un rire qui redouble de force dès lors que les amitiés malsaines sur fond de politique et les contournements malins du moindre obstacle (ici un journaliste indépendant qui a tout pigé) tendent aussi bien à sauver les apparences qu’à les déformer tous azimuts.
À ce titre, on est sans cesse sidéré par les commentaires cyniques en off de la jeune adolescente Paula (OIivia Goschler, frigorifique à souhait), et surtout par le comportement sociopathe du patriarche Amon (Laurence Rupp), dont le statut de néo-Zaroff intouchable en ferait presque un concurrent direct au Gian Maria Volonté d’"Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon". C’est d’ailleurs au chef-d’œuvre d’Elio Petri que l’on songe plus d’une fois. D’abord parce qu’il s’agit là encore d’une perspective à connotation politique, puisque le récit se déroule sur fond d’enjeux importants liés à la création d’un complexe ultra-moderne en pleine campagne. Mais aussi parce qu’on y retrouve une virulence satirique assez voisine sur l’aliénation de certains ultra-riches, jouissant de laisser planer des indices ou des sous-entendus sur leur propre culpabilité par seul souci d’asseoir leur impunité aux yeux du commun des mortels. Le ton n’est donc pas ici à la dénonciation poids lourd, mais au jeu de massacre cynique qui laisse la folie saccager sans crier gare tout ce qui semble relever du théâtre de marionnettes sociales. Et le titre du film, signe d’une progression narrative bien calculée, ne laisse ainsi pas de doute sur l’issue de ce cirque délicieusement cruel. Bienvenue dans un monde de vaincus.
Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur
