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UNSTOPPABLE

Un film de Tony Scott

Tony Scott déraille complètement

Dans le cadre rural de la Pennsylvanie, un cheminot laisse partir un train de marchandise d’une quarantaine de wagons, dont certains sont remplis de carburant et de matière inflammable. Lancé à toute vitesse au milieu des zones urbaines, le train s’est transformé en missile. A l’autre extrémité de la voie, un jeune ingénieur et un conducteur expérimenté vont tenter de le stopper...

Avec « Unstoppable », Tony Scott atteint sa vitesse de croisière et s’englue dans une sorte de train-train de la production. Voilà plusieurs films qu’il recycle avec bonhomie des recettes proches, que la présence de Denzel Washington est censée légitimer un tant soit peu. Du coup, ses préparations ont un goût de « Déjà vu ». Après « L’Attaque du métro 123 » l’année passée, c’est donc de nouveau au tonnerre mécanique de la locomotive que se confronte le benjamin de frères Scott (sans lien de parenté avec la série TV), John Travolta en moins et Chris Pine en plus. Il faut dire que le réalisateur apprécie les véhicules en général, surtout lorsqu’ils sont puissants : train, métro, voitures de sport (« Jours de tonnerre »), avions de chasse (« Top Gun », eh oui !), sous-marins (« USS Alabama ») ; ainsi que les histoires qui filent à cent à l’heure, quitte à laisser la vraisemblance sur le parking. Une fois que la fiction est lancée à pleine vitesse, qui s’en soucierait ? Tony Scott a donc trouvé sa vélocité moyenne, et il a choisi de ne garder avec lui que les spectateurs les plus pressés et les moins regardants, réduisant progressivement l’épaisseur de ses scénarios. Comme un signe de cette pauvreté grandissante, les durées de ses longs-métrages se resserrent, depuis à peu de choses près, « Man on Fire » (2h26) : « Domino » (2h08), « Déjà vu » (2h10), « L’Attaque du métro 123 » (1h45), « Unstoppable » (1h35). En soi, la durée ne signifie pas grand-chose, mais chez Scott, elle semble souvent faire écho à la qualité et la complexité d’une histoire.

« Unstoppable » rejoint ainsi une forme d’épuration fictionnelle, en traquant les ressorts narratifs les plus élémentaires. Le récit de Mark Bomback (coauteur de « Die Hard 4 », un sacré titre de gloire) se réduit aux figures rudimentaires du genre : un lourdaud, qui n’a pas pris la peine de raccorder le frein automatique de son long train de marchandises, s’amuse à descendre de la cabine pour changer l’aiguillage et s’avère incapable de remonter. De l’autre côté du parcours, le cheminot Frank Barnes (Washington) et l’ingénieur tout frais émoulu de la formation Will Colson (Chris « capitaine Kirk » Pine) conduisent pépère leur propre train au retour du chargement, face à face, à quelques dizaines de miles de distance, avec la locomotive enragée.

Autour de cette situation fondamentale et de ces deux hommes clés, gravitent une somme de personnages parfaitement caricaturaux qui personnifient chacun un caractère donné : la chef de service batailleuse qui se range du côté des prolos, le dirigeant balourd – Kevin Dunne en fait des tonnes – qui refuse d’écouter les petites gens, le cow-boy de la bande, mélange de redneck et de chef-soudeur improvisé sauveur des miches des héros. Dès lors que le train est lancé comme une bombe à travers l’État de Pennsylvanie, menaçant les populations sur son passage (« Ce n’est plus un train, c’est un missile » lance Rosario Dawson, avec une délectable consternation), et que le réalisateur a bien souligné l’incompétence de l’essentiel des employés de la société ferroviaire, du cheminot de base jusqu’au grand patron inapte, le scénario se contente de faire se succéder péripéties attendues et clichés insupportables. Il faut voir cette scène où un jeune G.I. (qui revient d’Afghanistan, nous précise-t-on en guise de vrai-faux sous-texte sociopolitique) tente de rejoindre la cabine du train fou, attaché à un hélicoptère, tandis qu’une locomotive se risque à freiner la Bête zolienne ; le jeune militaire et le cheminot expérimenté restent solidaires dans la tragédie de leur fin commune. Il faut oser ces lieux communs que l’on veut nous servir à propos des liens familiaux de Frank et de Will, le premier voyant ses filles refuser de lui adresser la parole pour une raison stupide, le second essayant vainement de retrouver grâce aux yeux de sa femme en colère. Certains spectateurs ronchonnaient fortement durant ces scènes, et je crois qu’ils avaient raison de s’en plaindre. « Unstoppable » ne gagnera certes pas son Oscar de l’originalité.

Le plus triste, finalement, c’est que Tony Scott aimerait transformer son film en véritable regard critique sur la société, mais qu’il échoue par zèle, faisant de « Unstoppable » un fourre-tout désagréable et visuellement infernal. Sa tentation de l’éclectisme, dans le choix des thématiques abordées, finit par tout faire dérailler. Car le récit se voudrait à la fois fable sociale – la détresse des cheminots qui se font licenciés en fin de carrière, comme Frank, résidu de la crise économique et financière récente – et observation acerbe du déploiement médiatique entourant un tel événement. En effet, la moindre pétouille, le plus petit des gestes sont captés, avec une violence indescriptible, par les omniprésentes caméras de télévision, commentés par des voix-off alarmistes, analysés par des journalistes à l’opportunisme déviant. Le message que Scott cherche à faire passer se lit aisément. Mais le flux ininterrompu des images, le déchaînement visuel qui accompagne ce discours sur la toute-puissance des médias – scène détestable qui voit l’ex-femme de Will assister en live à sa guerre contre le train fou – en devient anxiogène. N’est pas Brian de Palma qui veut, pour avoir le talent de jongler avec les régimes figuratifs.

Il est difficile de comprendre comment Tony Scott a pu passer de la condition de « bon réalisateur » à celle de « poseur donnant la nausée ». Grosso modo, entre « Spy Game » et « Man on Fire », il s’est passé quelque chose. Un déclic. Comme si le talentueux metteur en scène de suspense de « USS Alabama », le hâbleur macho du « Dernier samaritain » avait brusquement découvert qu’en jouant avec quelques effets techniques, de découpage et de montage, il pouvait hypnotiser ses spectateurs plutôt que de gagner leur intérêt. « Man on Fire » n’était déjà pas dénué de ces ostensibles ornements, mais « Domino » a enterré l’affaire, métamorphosant Scott en générateur de nausées. Désormais, regarder ses films sans haut-le-cœur devient une gageure. Dommage, car ses sujets et ses personnages, indépendamment de leur chaotique traitement, tiennent souvent bien la route. Finalement, s’il y a bien un train fou lancé à toute vitesse et qui menace de tout détruire sur son passage, ce n’est autre que Tony Scott lui-même, tout à fait « unstoppable » dans sa démesure.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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