avec ou sans moustache

TOUT, TOUT DE SUITE

Un film de Richard Berry

Un examen précis, pas inefficace mais trop clinique

2006. Youssouf Fofana est persuadé d’avoir imaginé un plan parfait : appâter un jeune juif séduit par une jolie complice, le garder en otage quelques jours et demander une énorme rançon aux parents. Car il n’a aucun doute : s’ils sont juifs, ils sont riches. Ce n’est pourtant pas le cas des parents d’Ilan Halimi, le jeune homme enlevé par hasard…

Depuis 2014, l’affaire du « gang des barbares » a inspiré trois films : "24 jours" d’Alexandre Arcady, "Éperdument" de Pierre Godeau de façon plus indirecte (à travers la relation ultérieure entre un directeur de prison et l’une des condamnées de cette affaire), et donc "Tout, tout de suite" de Richard Berry. Pour sa version, l’acteur-réalisateur (derrière la caméra pour la sixième fois) adapte le roman homonyme de Morgan Sportès (prix Interallié 2011), les deux hommes ayant coécrit le scénario. Contrairement à Arcady, qui s’était surtout attaché à montrer la façon dont les faits ont été vécus par la famille d’Ilan Halimi, Berry se focalise surtout sur le crime et ses auteurs, sans toutefois tomber dans le voyeurisme cru, préférant filmer d’assez loin les violences infligées à Ilan ou les évoquer en hors champ.

La plus grande réussite de ce film tient dans la peinture de criminels qui n’ont plus aucun repère civilisationnel, aveuglés par un mélange de bêtise crasse, de soif d’argent (une soif presque pavlovienne tant l’argent semble ne compter que pour lui-même et non pour accéder à un quelconque rêve), de réflexes pseudo-religieux (cette même vision ignorante de l’islam qui guide les récents actes terroristes), d’absence totale d’empathie (ou très – trop – insuffisante pour certains personnages) et de volonté de vengeance contre ceux qui ne sont pas dans la même misère qu’eux (une misère tant économique que sociale, familiale, culturelle ou intellectuelle). Les diverses répliques antisémites sont évidemment la marque principale de cette inhumaine stupidité, mais Berry la montre aussi dans le caractère improvisé et aléatoire du plan de Fofana (impeccablement interprété par Steve Achiepo), ou encore dans le comportement immature de la jeune Zelda (incarnée par la géniale et prometteuse Romane Rauss), par exemple lorsqu’elle se vante auprès de copines de son lycée du plan qui va lui rapporter quelques centaines d’euros.

Oui mais voilà, il manque un point de vue, un vrai. La mise en scène est globalement trop sobre et trop sombre (certes, Berry n’allait pas faire un film lumineux mais honnêtement, le manque d'éclairage peut perturber la compréhension de certaines scènes), et elle contient même des incohérences stylistiques : les aveux, en flashforward, sont filmés en noir et blanc… sauf pour la séquence introductive qui a pourtant le même statut dans la narration ! Côté Halimi et côté police, les personnages sont trop délaissés voire ébauchés, ne servant que l’intelligibilité de l’histoire et portant insuffisamment leur potentiel d’émotion pour les premiers et d’adrénaline pour les seconds. Du coup, le film ressemble parfois trop à une reconstitution documentaire pour TF1, établissant assez cliniquement une chronologie des faits, ce qui revient souvent à répéter à peu près les mêmes scènes, sans que cette insistance ait l’écho émotionnel qu’on pourrait attendre face à une histoire vraie aussi cruelle.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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