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THE WORLD IS FULL OF SECRETS

Un film de Graham Swon

The secrets are full of wor(l)ds

Synopsis du film

Par l’intermédiaire de la voix énigmatique d’une vieille femme, apparaît à l’écran le souvenir d’une chaude soirée de l’été 1996, durant laquelle cinq adolescentes, regroupées dans une maison de banlieue en l’absence de leurs parents, passent le temps en se racontant des histoires inquiétantes, voire carrément effrayantes…

Critique du film THE WORLD IS FULL OF SECRETS

Voici un film qui, à coup sûr, ne manquera pas de réactiver l’une des plus vieilles polémiques liées au 7ème Art : celle de la valeur prétendument supérieure de ce qui est dit par rapport à ce qui est filmé, donc de la prétendue prédominance de la parole sur la cinématographie (définition étymologique : « écrire avec du mouvement »). On ne s’y engouffrera pas de notre côté, ne serait-ce que parce que filmer la parole est un enjeu de mise en scène parmi tant d’autres, et que cela s’est souvent montré capable de générer un vertige et/ou un état second et/ou une large palette d’émotions infra-sensibles – des cinéastes comme Eric Rohmer ou John Cassavetes ont su s’imposer comme des cadors en la matière. Film de mots, donc, mais aussi film de visages, cadrés frontalement, longuement, ce qui nous place en attente d’un parti pris de cinéaste qui donnerait au visage filmé l’allure d’un paysage troublé, voire mouvant, sur lequel pourraient se lire mille et une sensations. Et si, en plus, les cinq histoires racontées par ces jeunes adolescentes ont du contenu subversif et dérangeant à revendre (le summum de l’horreur sera ici le récit d’un effroyable sacrifice de jeune fille), il y a d’entrée la promesse de voir la peur des personnages quitter l’écran pour devenir la nôtre… Tout ça, ce sont juste les promesses – sous-entendues plus que revendiquées – de la chose. Restait encore à savoir les concrétiser…

Ne tournons pas autour du pot : le film ne passe pas à côté de son sujet. Au contraire, il l'embrasse avec des partis pris franchement radicaux, assumés avec courage, mais qui ne manqueront pas de susciter des réactions clivantes sur le terrain de la pure mise en scène. Sans grande surprise, le parti pris le plus affirmé – et pas forcément le plus séduisant – est celui du « plan qui s’étire ». Citons par exemple ce long plan fixe de vingt minutes sur une jeune fille racontant son histoire (on jurerait qu'elle la lit à voix haute sur un prompteur !), tandis que la nuit tombe lentement à travers la fenêtre derrière elle (un effet similaire à celui qui clôturait le "24 City" de Jia Zhang-ke). Ou aussi ce plan encore plus interminable qui capture le visage d’une jeune ado entre deux bougies allumées dont on suit la fonte en temps réel – faut-il voir un lien avec le fait que son récit tourne autour d’un sacrifice humain plus ou moins sur fond d'occultisme ? D'aucuns pourront y dénicher de la flemmardise ou une solution de facilité, et on ne pourrait pas leur donner tort dans la mesure où la seule force du récit prend ici le pas sur tout autre axe narratif ou visuel (pas de flashback, pas de percée onirique, pas même de jeu sur la texture de l'image, hormis quelques superpositions de plans flous qui font un peu pièce ajoutée). Le risque de clivage, voire de grimace, tend à s’amplifier quand le climax final se borne à filmer la lecture d’un livre à voix haute à la suite d’une grosse blague mal camouflée en rituel ésotérico-satanique à la "The Craft".

A cela s'ajoute un autre détail troublant : pour un film supposément censé évoquer et susciter la terreur des récits morbides que l'on se raconte au coin du feu pour se faire peur, il est étrange que le seul récit ici amené à générer un minimum de trouble, soit précisément celui de la vieille dame invisible qui semble tirer les ficelles de la strate narrative principale. C'est par sa voix rocailleuse et ralentie que tout devient ici sujet à caution, à commencer par le film tout entier qui pourrait dès lors s'assimiler à une sorte de piège méta, pour ne pas dire à un véritable foutage de gueule. C’est à ce prix-là que l’on se plaît à suivre le film jusqu’à son terme, histoire de guetter le moment fatidique où le fond caché du bazar va nous être révélé. Sauf qu’il n’y en aura pas, ou alors laissé dans le hors-champ d’un film qui se sera borné à trop en dire pour finalement chuchoter l’hypothèse du factice (ce qui est le lot commun de bon nombre de légendes urbaines). Il est ici dit en fin de compte que « certaines choses sont trop horribles pour qu'on en parle » et que « parfois, il vaut mieux ne rien dire ». On laissera à chacun le soin d’interpréter ce « double constat » en fonction de la façon dont il aura voulu appréhender cette expérience de cinéma à double tranchant.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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