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THE THING WITH FEATHERS

Un film de Dylan Southern

Laissez-vous envelopper par Monsieur Corbeau

Synopsis du film

Un père voit sa vie bouleversée lorsque sa femme meurt en laissant derrière elle deux jeunes garçons. Artiste, il se retrouve alors pris dans des responsabilités laissées à sa femme pendant des années… Tel un homme pathétique, il va se réfugier dans son imaginaire et reléguer le rôle parental à un corbeau sorti tout droit d’un de ses dessins. Qu’est ce qui pourrait mal tourner ?

Critique du film THE THING WITH FEATHERS

Dylan Southern est un réalisateur britannique qui a souvent réalisé des documentaires musicaux. Même son court métrage "Cowboy Dave" (2017) prenait la forme d’un road-movie avec un musicien. Et cette sensibilité à suivre de près un créatif quel qu’il soit sera au service de son premier long métrage de fiction, présenté en compétition, s’il vous plaît, à Gérardmer, en cette 33ème édition, après une première à Berlin l’an dernier. En plus d’avoir attiré notre attention par son synopsis intriguant, avec un canevas de monstre dessiné qui prend vie (coucou "Mister Babadook" de Jennifer Kent, Gérardmer 2014), le film se pare d’une belle distribution à commencer par l’évidence, son acteur principal : Benedict Cumberbatch.

Bien connu du grand public pour avoir endossé le rôle de "Sherlock Holmes" dans l’excellente série de la BBC ou encore sous les traits du personnage de l’écurie Marvel, "Doctor Strange", Benedict Cumberbatch est un acteur avant tout de performance. Son plaisir machiavélique à incarner ou doubler des méchants comme dans "Star Trek Into Darkness" de J.J Abrams ou le terrible dragon Smaug dans la trilogie du "Hobbit" de Peter Jackson renforce l’idée que c’est un acteur qui aime explorer sa part d’ombre et arrive à la rendre iconique. Ses rôles ne se limitent pas qu’à ce type de prestations, il n’y a qu’à revoir "Imitation Game" où il incarne le célèbre Alan Turing ou encore "12 Years a slave" où on le retrouve en chef de plantation partagé entre sa morale et sa lâcheté, pour se rendre compte de l’immensité du talent du bonhomme. On peut voir son nom rattaché à la production et on se doute que d’avoir un acteur de cette trempe de son côté a dû aider le projet de Dylan Southern sur pas mal d’aspects. Et on ne peut que se réjouir, car l’acteur britannique n’est pas du genre à se frotter à l’horreur.

Doté d’une production design et budgétaire confortable, "The Thing with feathers" nous permet aussi de révéler au grand jour les deux jeunes enfants acteurs qui accompagnent ce père fragmenté. Frères également dans la vie, de leurs vrais noms respectifs Henry et Richard Boxall, les deux jeunes artistes explosent à l’écran tant la véracité des liens fraternels et enfantins est retranscrite justement. Si déjà on est conquis par une interprétation de haute volée, encore plus au niveau des enfants, c’est aussi le récit que le cinéaste nous dévoile, entre fantastique et drame, qui vient nous asséner un coup dans le cœur. Beaucoup ont reproché l’approche classique du deuil, avec justement un rapprochement évident selon certains avec le "Mister Babadook" de Jennifer Kent. Mais là où se dernier mettait en scène une mère qui devait faire face, en plus de son deuil, à la pire des vérités (elle déteste son enfant), le film mélangeait deux thèmes : se retrouver et s’apprivoiser. Ici rien de tout ça et la lecture, peut être simpliste au premier visionnage, demande à ce qu’on s’y attarde davantage.

Le récit commence là où tout termine pour ce père de famille : la mort de sa femme et la solitude face à la parentalité. Alors qu’on enchaîne les séquences de repas chaotiques et d’un papa ouin-ouin qui découvre enfin ce que c’est que d’élever des enfants, on distingue déjà la richesse du récit. Tout d’abord l’universalité vers laquelle tend le projet permet de recevoir certaines clés de lecture : le film se présente à nous en format 4:3, équivalent à une feuille de dessin (et le père est dessinateur, tiens tiens), mais qui permet aussi de rappeler la forme du conte. Le fait qu’aucun personnage ne soit nommé (The Father, The boys etc) renforce cette sensation que ce récit-là est, quelque part, en chacun de nous. Porte ouverte sur le deuil pour les uns, il n’empêche qu’avec sa mise en scène proche du rêve il nous conte une histoire assez désarmante et ambiguë. Oui le père est un mauvais père. Là où la première partie adoptait son point de vue jusqu’à passer pour un chien battu, les autres segments du film permettent un point de vue différent, notamment par le regard de ses deux garçons. Le père n’est alors qu’une silhouette, fuyant la parentalité en se réfugiant dans ses tombeaux/passions (le dessin, l’alcool, le laisser aller) et devenant pathétique de surcroît.

La figure fantastique du Corbeau (merveilleux travail sur les costumes en dur, les idées de cadrages ou de mise en image de la créature) n’est alors pas seulement un simple décalque des peurs du héros, mais bien la symbolique de l’être de l’ombre qui s’occupe des choses tangibles, alors que l’autre fait passer SON ressenti, SON deuil, SA passion avant tout le reste. Le Corbeau (magnifiquement doublé par David « Professeur Lupin » Thewlis) se retrouve à être utilisé comme le fût la mère avant lui ; comme une canne sur laquelle se reposer un peu trop, une muse inspirante mais qui reste cachée, une dragonne qu’on aime blâmer. L’idée derrière cette créature prend son sens lorsqu’elle décide de l’abandonner suite à son rejet et de lancer le défi au père de s’en sortir sans lui. Au vu de ce qui s’ensuit (pas de spoil, mais merveilleuse impression de cauchemar et de frontières du réel poussées à leur paroxysme), on distingue clairement le propos du cinéaste. Et il n’est pas si simple à saisir. Il parle d’une vraie horreur finalement, très tangible et pour le coup pas fantastique du tout : ces hommes papas-enfants qui n’osent affronter ni la vie, ni les liens, et préfèrent se réfugier dans des grottes (ici en l'occurrence un atelier de dessin).

Nous avons terminé la séance à chaude larme, remplis de mélancolie parce que l’impossibilité du deuil nous fera toujours mettre un genou à terre si elle est traitée avec délicatesse, mais aussi pour l'éclaircissement d’une Vérité la plupart du temps tue dans les ménages : le déséquilibre de la parentalité, la lâcheté des papas-héros et les enfants perdus au milieu de tout ce marasme. On vous le dit, même s' il n’est (injustement) pas reparti avec un prix, "The Things with Feathers" fait bien partie des pépites de l’année aux côtés de "Mother’s Baby" et "Flush", et demande d’être vu et revu. Décortiquez-le dans ses moindres plumages, vous serez surpris (et effrayé) de ce que vous découvrirez.

Germain BrévotEnvoyer un message au rédacteur

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