THE KILLER
Le pigeon de la colombe
Synopsis du film
Zee est une tueuse en série professionnelle qui officie à Paris. Un jour, lors de l’exécution d’un contrat dans un club parisien, la situation dégénère jusqu’à provoquer la cécité d’une jeune chanteuse. Se sentant coupable et désireuse de trouver l’argent nécessaire à l’opération de la jeune femme, elle accepte alors un nouveau contrat à risque. Mais la police est lancée à ses trousses…
Critique du film THE KILLER
On ne peut que le regretter (et ne surtout pas s’en féliciter), mais le titre de cette critique est en soi une invitation au révisionnisme vis-à-vis d’un cinéaste dont l’aura prestigieuse devient de plus en plus sujette à caution. N’aurait-on pas surestimé John Woo depuis toujours ? Ce que l’on avait depuis longtemps assimilé à un style chorégraphique et gracieux ne se résumait-il pas au fond à un agrégat de motifs déclinés à tire-larigot, avec les ralentis et les colombes en tête de liste ? Sa patte de révolutionnaire du cinéma d’action HK fait-elle toujours le poids face à l’inventivité toujours plus libérée de Tsui Hark et de Johnnie To ? Point de réponse absolue dans les questions, mais cette nouvelle relecture de son ultra-culte "The Killer" ne rassure en rien sur sa santé artistique, surtout après deux pathétiques tentatives de soumission aux canons du blockbuster moderne ("Manhunt" à Hong-Kong, "Silent Night" aux États-Unis). Dès le début du film, un effet de signature gros comme une maison nous rend déjà plus que méfiants – c’est sur un vol de colombe dans une église qu’apparaît son nom en fin du générique. Par la suite, le simple fait d’avoir délocalisé l’action chez Anne Hidalgo ne fait qu’appuyer quelque chose de déjà tangible chez bon nombre de produits d’action investissant notre capitale : sans une assise visuelle ambitieuse et définie en amont, le spectacle risque fort d’atteindre le relief d’un téléfilm policier pour prime-time de France 2. Que le réalisateur d’"A toute épreuve" et de "Volte/Face" valide à son tour la théorie est juste incompréhensible.
Sans que l’on sache s’il s’agit d’un remontage fait dans son dos ou d’un flagrant délit de fatigue créative chez lui, John Woo est ici incapable d’imprimer sa « marque » ou de la rendre pertinente dans un cadre hexagonal qui n’est pas le sien. Si son aptitude à jouer sur les paramètres de diversion et d’obstruction du champ de vision fait ici illusion dans une poignée de scènes (dont une focalisée sur un duel de snipers en plein marché de Montmartre), le reste sonne comme de l’auto-parodie en mode (très) mineur. Faire surgir la grâce et la beauté au beau milieu du chaos pyrotechnique et barbare ? En principe un jeu d’enfant pour lui. Mais pas ici. Déjà, son art du ralenti fait franchement pitié, parce qu’infusé dans de pauvres gunfights que n’importe quel sous-Renny Harlin serait capable d’emballer en buvant son café pendant qu’il laisse tourner la caméra. Ensuite, des afféteries de mise en scène dont on ne le savait pas client (surtout des split-screens à la McG et un curieux traitement onirique de la cécité) ne s’homogénéisent pas avec des choix musicaux incongrus à base de jazz et un cadre qui s’inscrit en décalage (carton rouge pour les dialogues en français). Enfin, le spectre du cinéaste qui s’est fait depuis longtemps voler son trône par d’autres joue ici les morpions, en particulier lors d’une scène de discussion entre Sam Worthington et Eric Cantona dans un musée parisien – une scène élaborée avec infiniment plus de sophistication et de beauté plastique dans le dernier "John Wick".
En l’état, c’est presque un miracle si Nathalie Emmanuel s’impose en unique survivante du ratage. Déjà divine dans le dernier chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola ("Megalopolis") la jeune actrice américaine reprend ici à son compte le rôle précédemment tenu par Chow Yun-fat, se met au service de deux très belles idées de mise en scène (ici une danse lascive qui dissimule par la chorégraphie les prémices d’un assassinat à venir, là un interrogatoire policier élaboré comme un duel de prescience psychologique) et donne vie aux chorégraphies les plus élégamment aériennes du climax final. Ce climax, d’ailleurs, parlons-en encore un peu : si sa conception dans le film d’origine de 1989 l’avait fait entrer d’emblée (et à raison) au Panthéon du genre, il repose ici sur une quête d’esbroufe et de bourrinage face à laquelle John Woo avait autrefois su entrer en résistance, y compris durant sa période fructueuse aux États-Unis. La colombe d’antan serait-elle devenue un pigeon ? Ou alors, étions-nous nous-mêmes les pigeons d’une colombe qui se faisait passer pour telle ? Le débat cinéphile est ouvert. Et on insiste : il n’y a pas de quoi s’en réjouir.
Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur
