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ROMA

Un film de Alfonso Cuarón

Mise en scène magistrale

Au début des années 1970, une famille bourgeoise vit dans le quartier Colonia Roma à Mexico. Alors que son mari se fait de plus en plus absent, Sofía est entourée par ses quatre enfants, sa mère, et deux domestiques indigènes, dont Cleo. Dans un contexte sociétal tendu, Sofía et Cleo vont devoir faire face à leurs propres difficultés…

Roma film image

 Sortie le 14 décembre 2018 sur Netflix

On pourrait polémiquer durant des pages sur la diffusion de ce film en exclusivité sur Netflix. D’un côté seuls quelques privilégiés (festivaliers de Venise, Lyon et autres Toronto, ou spectateurs de quelques sorties limitées dans certains pays) ont pu profiter de la magnificence du noir et blanc et du travail minutieux du son dans le cadre approprié d’une salle de cinéma digne de ce nom. D’un autre côté, sa présence sur Netflix permet à ce film d’atteindre un vaste public qui n’aurait sans doute jamais fait la démarche de le voir au cinéma, ni même de le découvrir ensuite (on imagine assez aisément l’impact limité d’une diffusion sur Arte). On pourrait aussi faire écho aux controverses légitimes sur les sous-titrages espagnol et français. Mais tout cela conduirait à oublier l’essentiel : faire les louanges d’un grand film !

Rarement un long métrage aura présenté simultanément un personnage et un lieu avec autant d’inventivité et de simplicité que "Roma" ! Le plan inaugural, focalisé sur le carrelage et le reflet d’une eau savonneuse et mouvante, est d’une intelligence magistrale et donne le ton à la mise en scène qui suivra, où les gros plans, le hors-champ et les lents plans-séquences domineront pour donner de l’intensité à cette histoire. Un peu plus tard, l’introduction du père poursuit dans la même veine, en nous faisant découvrir ce protagoniste fuyant (quasi arlésien) par l’intermédiaire de sa voiture, de quelques détails (mains, cigarette, autoradio…) et de la minutieuse maniaquerie avec laquelle il se gare dans l’étroite cour de sa résidence.

Le film prend le temps, avec la continuité suave des mouvements de caméra et les plans parfois contemplatifs, de développer cette chronique à la fois profondément mexicaine et intensément familiale. Si "Roma" est centré avant tout sur le personnage de la domestique Cleo, le métrage nous permet de plonger dans une époque bien déterminée de l’histoire mexicaine. Il ne s’agit pas d’expliquer les évènements de cette période trouble, mais bien de faire ressentir une atmosphère et de créer un écho entre les bouleversements internes d’une famille et les tensions sociales extérieures. Ainsi, l’apparente dichotomie entre cette résidence bourgeoise et la ville populaire s’estompe car tout est relié par le drame et l’incertitude, tant à l’échelle individuelle qu’au niveau collectif (familial ou national). De même, les différences entre classes sociales trouvent une limite dans la relation forte qui se tisse entre la bonne et les enfants – qui n’est pas sans rappeler le film singapourien "Ilo Ilo".

La lenteur générale permet d’accentuer le climax de certaines séquences, comme la reconstitution de l’effroyable massacre de juin 1971 ou l’intense scène sur la plage. Au final, "Roma", émotionnellement bouleversant et esthétiquement étourdissant, confirme qu’Alfonso Cuarón (Oscar du meilleur réalisateur pour ce film) fait partie de ces rares grands cinéastes qui savent développer leurs talents dans des genres et des thématiques d’une impressionnante variété. Au point que l’on peut se risquer à suggérer qu’il est le Spielberg du 21ème siècle, dans la construction d’une filmographie à la fois accessible et exigeante.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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