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REPARER LES VIVANTS

Un drame clinique déchirant

Trois adolescents filent en pleine nuit à bord d’une camionnette pour se rendre au bord de la mer. Là, combinaison enfilée et planche de surf sous le bras, ils s’élancent au petit matin dans les vagues déchaînées. Mais sur le chemin du retour, un terrible accident de la route change à jamais leur destin. Simon, l’un des trois jeunes, est déclaré mort cérébralement. Un dilemme s’impose alors à ses parents éplorés : le laisser végéter, ou le débrancher et sauver des vies en offrant ses organes…

Adapté du roman éponyme de Maylis de Kerangal, qui fut un grand succès public et critique, le 3e film de Katell Quillévéré est plus que l’histoire d’une transplantation. C’est le récit des vies impactées par un tel acte : celle des proches du mourant, qui ont sans doute la décision la plus difficile à prendre du fait de leur situation de deuil et de l’urgence qui leur est imposée ; celle des futurs receveurs, dont la vie est un éternel sursis et qui doivent subir l’angoisse de la liste d’attente ; celle des proches du receveur, qui partagent cette angoisse et ne peuvent se résoudre à la perte possible de l’être chéri ; celle enfin des représentants du corps médical, dont la tâche délicate et sensible est de convaincre les parents du donneur sans les contraindre, et de mener à bien une coordination rigoureuse entre médecins et techniciens à tous les niveaux du processus. Le film suit ainsi une logique de chapitre, décrivant l’une après l’autre ces différentes sphères d’existence, et mettant en évidence la nécessaire séparation de corps et d’esprit entre les maillons de la chaîne.

Une telle histoire, sur le papier, a de quoi faire pleurer dans les chaumières. Or la réalisatrice, par la distance qu’elle met avec ses personnages (on ne saura pas grand chose d’eux, chacun étant défini uniquement par son rôle dans cette chaîne du don d’organe) traduit un refus évident de verser dans le pathos. Et étrangement, c’est justement la dimension clinique -presque documentaire- du film qui lui donne sa force émotionnelle. Les situations s’enchaînent, dépouillées. La mécanique des sentiments prime sur les sentiments eux-mêmes. Ainsi, même si certaines scènes conçues pour évoquer le deuil de Simon sont susceptibles de faire monter les larmes, c’est finalement cette toute petite séquence presque anodine de Tahar Rahim, le jeune médecin en charge de convaincre les parents du mourant qui, pour se changer les idées, regarde des vidéos d’oiseaux sur internet, qui provoque l’émotion la plus violente. Elle perturbe car elle renvoie vers la dureté du métier de médecin, mais exprime surtout cette idée simple et forte : la perte tragique d’un être aimé, aussi dévastatrice soit-elle pour ses proches, est un grain de sable au regard de la chaîne humaine vue dans sa globalité.

Il est vrai que le film donne immédiatement envie de communiquer à autrui ses intentions (favorables) sur le don d’organes, valant ainsi toutes les publicités sur le sujet. Or cela n’occulte en rien la beauté purement cinématographique de l’uvre : interprétation irréprochable par un casting franco-canadien aussi prestigieux qu’improbable (le père de Simon est interprété par Kool Shen, ancien membre du groupe de rap NTM !), art de la rupture dans la mise en scène, dialogue justes, musique envoûtante signée Alexandre Desplat… Le film captive autant qu’il inquiète, tant l’empathie l’emporte malgré l’isolement des personnages. De toute évidence, la jeune réalisatrice semble tendre vers une forme d’universalisme, à travers un cinéma plus mainstream que par le passé (souvenez-vous du délicat « Un poison violent »). Réjouissons-nous, car tant de talent mérite de rayonner au-delà des cercles d’initiés.

Sylvia GrandgirardEnvoyer un message au rédacteur

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