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[REC] 3 GENESIS

Un film de Paco Plaza

Au chevet d’une Espagne saignée à blanc

Pour Clara et Koldo, c’est le plus beau jour de leur vie : ils se marient en grande pompe entourés de leur famille et de leurs amis. Même l’oncle rigolo est là, en train de déclamer quelques blagues bien grasses. Mais bientôt, au cours du dîner, l’oncle commence à avoir un comportement étrange : il bave et ses yeux sont injectés de sang, il se jette du haut du balcon sur une table en contrebas. Quand il se lance au cou de sa femme pour lui mordre la jugulaire et la transformer elle-même en zombie sanguinaire, Koldo et Clara comprennent que leur union va subir un léger contretemps…

Après deux « [REC] » réalisés à quatre mains avec son ami Jaume Balaguero, Paco Plaza s’est lancé seul dans l’aventure d’un troisième opus auquel il avait pourtant juré ne pas penser. Bien lui en a pris de nous raconter des salades, car à la suite d’un « [REC]2 » complètement raté, hormis pour son principe temporel original (il se déroulait seulement quelques heures après le premier et dans le même immeuble), ce « [REC]3 » redonne de la vigueur à une saga qui menaçait de suivre les pas de la nullissime trilogie « Paranormal Activity ». Le film débute à la manière des deux précédents, avec une succession de prises de vues enregistrées par deux caméras portées à l’épaule, celle d’un invité amateur et celle, plus professionnelle, d’un caméraman embauché pour immortaliser l’événement. Nous sommes passés d’un immeuble barcelonais au cadre luxueux d’un mariage : tous les invités sont donc des proches des futurs époux, ce qui ne fait que renforcer la crainte de l’apparition du virus bien connu. Quand on sait que les zombies ne reconnaissent pas les leurs et qu’il faut les dézinguer en règle pour s’en débarrasser, on savoure d’avance les scènes qui opposeront frères et sœurs, oncles et tantes et amis intimes, dans la pure tradition du mythe vampirique.

Pendant vingt minutes environ, le rendu esthétique est – volontairement – imbuvable. C’est du « [REC] » tout craché mais en pire : on peine parfois à essayer de comprendre ce que l’image veut nous montrer. Les plans sont mal cadrés et l’image est d’une laideur peu commune. Tout est fait comme si Paco Plaza prenait plaisir à accentuer les défauts inhérents à la mise en scène « caméra à l’épaule » pour mieux se moquer d’un genre qui semble s’essouffler (si l’on excepte le très bon « Chronicle », tout le reste de la production sent le gaz). Puis, ces vingt minutes passées, après une scène orgiaque de zombification intensive dans la salle des fêtes, tandis que le mari et quelques invités sont réfugiés dans les cuisines, Plaza réintègre un découpage classique, en concluant sa première partie sur un plan de la caméra amateur tombée au sol. Dès lors, « [REC]3 » se transforme de « faux-docu-fiction » en vrai film gore grand-guignolesque. Sous couvert d’un retour aux sources, Paco Plaza nous indique, avec intelligence, qu’il abandonne la manière usée avec Balaguero pour privilégier une forme plus traditionnelle, vecteur d’un sens nouveau. Et certes, « [REC]3 » s’avère plus corrosif et pamphlétaire que ses prédécesseurs, gagnant en profondeur théorique ce qu’il perd en intensité narrative et esthétique.

La débauche sanguinolente qui débute à partir de cette modification de style, à la fois écœurante et jouissive, ne doit pas dissimuler le profond traumatisme de la société espagnole que le film s’évertue à illustrer. Si Plaza prend un malin plaisir à annihiler les jalons les plus caractéristiques des valeurs traditionnelles de son pays – mariage, famille, amour, religion, solidarité – et à faire exploser les convenances de la même manière que ses personnages fracassent des crânes, c’est pour mieux mettre en relief la décadence ultra-rapide à laquelle est enchaînée l’Espagne contemporaine. Koldo, Clara et les autres, en personnifiant ces valeurs, doivent être vus comme des reflets de la nation dans son ensemble, car c’est la nation, en tant qu’entité / organisme vivant, qui est en réalité zombifiée, cannibalisée, démembrée. Le patient zéro de la soirée, l’oncle, est la meilleure allégorie du politique qu’un cinéaste espagnol nous ait donnée depuis longtemps : à la légèreté et la bonne humeur succède la gravité et l’horreur, le bon vivant commençant à mâchouiller ses concitoyens dès qu’il se sent atteint par la maladie. L’oncle dissimule son mal (il a été mordu par un animal infecté) de la même manière que les premiers ministres successifs ont caché à la population la réalité de la situation économique, jusqu’à ce que la bombe cachée sous le tapis n’explose.

Comment, au milieu de cette crise sociale et sanitaire majeure, espérer sauver quoi que ce soit des valeurs conventionnelles ? Le prêtre essaie de faire perdurer la croyance religieuse en récitant des versets de la Bible, qui ont pour effet d’immobiliser les zombies, mais pour combien de temps ? L’abnégation avec laquelle Koldo et Clara tentent de se retrouver dans l’adversité afin de rester toujours unis, est une démonstration de force mettant en exergue l’amour et la solidarité. Le temps de plusieurs minutes, il semblerait presque que les personnages / l’Espagne puisse échapper à la maladie / la crise économique qui la ronge. Sauf qu’au final (il y a dans la suite un petit spoiler qui ne surprendra pas les connaisseurs des deux premiers épisodes), si l’héroïne / nation s’est coupée le bras en dernier recours, cet acte désespéré n’a pas empêché le poison de se diffuser dans l’organisme, condamnant de fait son hôte. Si « [REC]3 » est bien la genèse de quelque chose, ce n’est certes pas d’un conte de fées optimiste : la suite risque d’être plus sanglante encore, dans la fiction comme dans la réalité.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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