OUI
L’artiste est une pute comme les autres
Synopsis du film
Dès que l’occasion se présente, Y., musicien de jazz de condition précaire, et sa femme Jasmine, danseuse de son état, mettent leurs talents en commun pour apporter plaisir et consolation à leurs compatriotes d’Israël, allant même jusqu’à donner leur âme et leur corps aux plus offrants au cours de cérémonies prestigieuses et de fêtes décadentes où ils jouent les clowns de service. Le jour où Y. se voit confier la mission de mettre en musique un nouvel hymne national dans une période tout juste marquée par les attentats du 7 Octobre, il saute sur l’occasion, ce qui n’est pas sans causer des remous au sein de sa cellule familiale…
Critique du film OUI
La situation a empiré – bien sûr. La situation persiste à virer au grand n’importe quoi à mesure qu’elle dégénère – forcément. La situation inonde si lourdement l’actualité quotidienne au point de la faire se réincarner en machine à broyer du noir – là-dessus, merci Captain Obvious. Et, on s’en doute, tout espoir de la voir s’apaiser ou s’arranger s’amenuise de plus en plus. Si l’on se permet cette pseudo-analyse politique en quatre temps, c’est surtout pour signaler qu’il n’aura pas fallu attendre ce cinquième long-métrage pour saisir en quoi le fossé entre le réalisateur Nadav Lapid et son pays d’origine (Israël) n’a pas fini de se creuser. Il n’en reste pas moins que, pour l’occasion, l’heure n’est plus seulement à la colère et au désespoir (toujours présents, toujours prégnants), mais clairement à l’adieu, ferme et définitif – celui dont ce "Oui" se veut en quelque sorte la lettre. Après un "Genou d’Ahed" ô combien percutant et fulgurant, le cinéaste persiste et signe dans un cinoche tout sauf aimable, conçu et fuselé comme un missile politico-punk destiné à fouiller l’arrière-train des gardiens du temple (au sens large), et riche d’audaces de filmage et de découpage qui incitent moins son audience à épouser le point de vue de la caméra qu’à la défier par réflexe. Du punch et du bruit plein la face, voilà le programme.
Lapid ne perd d’ailleurs pas de temps, ouvrant les festivités par une intro démentielle à rendre jaloux le Sorrentino des meilleurs jours. Dans une fête de nantis à fond dans la suffisance et la décadence, un homme et sa compagne danseuse assoient plein cadre leur statut d’esclaves du « clownage » rétribué : ça gesticule sur le dancefloor, ça aguiche le premier venu par toutes sortes de poses lascives, ça mime une cascade d’actes sexuels quand ça ne rampe pas à quatre pattes pour lécher la bouffe dans les mains des invités, ça se plonge la tête dans des bassines de sangria avant de frôler la mort par noyade dans la piscine pour cause d’ébriété trop forcée… Tout est déjà suggéré sur cette corrélation frontale entre soumission et obscénité, sur la propension de tout un chacun à « lécher les bottes » de la main qui le nourrit, et surtout, sur sa propension à dire « oui » à tout et n’importe quoi – y compris au désir d’une vieille peau friquée fantasmant de se faire lécher le fond des esgourdes par un couple ! La suite de cette première moitié de film va dès lors casser des briques en matière de provocation, et sans surprise, Lapid fuit la demi-mesure comme la peste et prend chaque métaphore au pied de la lettre. La bouche ne sert pas juste à parler, elle tend aussi à baver. Le corps n’est pas qu’une entité vivante, il est aussi une marchandise payante. L’orientation politique n’est pas qu’une question de croyance, ça peut aussi être un moteur de survie pécuniaire. Et l’artiste n’est pas forcément un ange de pureté, c’est aussi une pute comme les autres –Lapid ne s’épargne pas lui-même via un alter ego gratiné en guise de protagoniste. Ça vous choque ? Tant pis. Tant mieux.
Si l’on ne sent jamais passer les deux heures et demie de la chose, c’est autant par l’incroyable vigueur du montage nourri à une BO complètement dingue (de Jean-Sébastien Bach à Elvis Presley en passant par un remake techno de Las Ketchup !) que par l’audace percutante des partis pris narratifs de Lapid. À l’image de ce yoyo sensoriel avec la caméra et les symboles qui zébraient déjà "Le Genou d’Ahed", le cinéaste multiplie les provocations visuelles et les effets de sidération à forte connotation satirique. En vrac : une tête humaine peut se changer en écran vidéo crachant des infos, des émojis peuvent tout à coup prendre vie en plein milieu d’une discussion par SMS, une pluie de gravats peut subitement tomber sur un homme jusqu’à menacer de l’engloutir, et même le quatrième mur peut se casser brutalement dès lors qu’un personnage renvoie face caméra le spectateur à son propre cynisme… Un torrent d’audaces si scotchant que l’on en vient presque à regretter que la seconde partie du film, plus introspective, ne fasse que renouer avec tout ce que Lapid avait installé avec brio dans son précédent film.
Pour mieux confronter l’antihéros (et le pays tout entier) à son propre fourvoiement sociétal, le cinéaste joue la rebelote dans un cadre désertique à haute teneur symbolique (avec une montagne appelée « colline de l’amour » qui surplombe un Gaza qui crame !), et va même jusqu’à réitérer son jeu du soliloque vénère en plan-séquence, via lequel un personnage crache sa haine d’une situation politique inflammable dans un flot verbal discontinu et maladif. Il n’y a là rien de problématique dans la mesure où ce brûlot grinçant atteint perpétuellement sa cible – pas de pitié au rendez-vous pour tancer une politique locale aussi rompue au nationalisme craignos qu’aux compromissions les plus lâches – et où son agitateur de réalisateur ne cherche en aucun cas à nous mâcher le travail – on ne demande pas à recevoir un coup de boule sur grand écran, on le reçoit plein cadre avant même de dire « oui ». C’est sûr qu’en sortant de la salle, on se sent encore un peu sonné par l’impact, mais joliment repu et reboosté en tant que cinéphile sans cesse avide d’expériences de cinéma viscérales et jusqu’au-boutistes. Oui, le spectateur est un masochiste comme les autres.
Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur


