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OH MY GOD!

Un film de Tanya Wexler

Vibre, ô, ma sœur ! Ou quand la sexualité sert la cause féministe...

Au XIXe siècle, Mortimer Granville est un jeune médecin londonien, défenseur des théories et procédés modernes, comme le respect d’une hygiène stricte pour lutter contre les germes. À force de confrontations avec des patrons archaïques, il accumule les licenciements. Il bénéficie heureusement du soutien de son ami Edmund, un marginal de bonne famille qui vénère les nouvelles technologies issues de l’invention de l’électricité. Alors qu’il cherche une nouvelle place, Mortimer entre dans le cabinet du Dr Dalrymple, qui prétend soigner l’hystérie féminine à l’aide de caresses. Dalrymple le prend comme assistant…

L'invention du vibromasseur est un sujet pour le moins glissant... Imaginez ce que pourrait donner l'adaptation cinématographique de cet épisode historique décalé si on la confiait aux frères Farrelly ! Ou à John Waters. Ou à Larry Clark. Et si on l'avait plutôt proposé à Michel Gondry ? Ou Jean-Luc Godard, tenez, pourquoi pas ? Bref, on peut imaginer tout et n'importe quoi (surtout n'importe quoi) avec un tel sujet, du plus vulgaire au plus intello. Mais c'est la réalisatrice Tanya Wexler qui s'y est collée ! Autant dire qu'avant de voir le film, on a peu de repères sur l'approche potentielle de Wexler puisque ses deux premiers films (« Finding North » en 1998 et « Ball in the House » en 2001) sont restés inédits en France et plutôt confidentiels dans le reste du monde (ce qui est d'ailleurs plutôt mauvais signe).

Le résultat est loin de nos hypothèses fantaisistes puisque le film se situe dans une sorte d'entre-deux : un film plutôt sobre (donc pas du Larry Clark !), néanmoins populaire (donc pas du Godard !) mais pas de la grosse production sans âme ni message (donc pas du Farrelly !). De quoi séduire un public assez large... sauf que l'exploitation, souvent frileuse avec de tels sujets, n'a malheureusement pas suivi, avec une distribution certes internationale (et de plus grande ampleur que les films précédents de Wexler) mais bien trop discrète pour un tel potentiel.

La réussite du film vient d'abord du mélange des genres : film historique, comédie, romance. Mettons rapidement de côté l'aspect romantique, qui n'est pas le plus intéressant: même s'il peut toucher la fibre « fleur bleue » qui sommeille parfois en nous. On devine en effet très facilement l'avenir sentimental des personnages et cet aspect du scénario est alors d'une banalité très décevante par rapport aux autres aspects du film. La comédie, qui sous-tend majoritairement le ton du film, est bien plus enthousiasmante. Si les personnages peuvent paraître caricaturaux et le jeu trop appuyé, c'est pour les besoins de ce genre, qui permet d'aborder sans complexe un sujet potentiellement sulfureux. On trouve alors un mélange vigoureux de comédie de mœurs à la Molière et d'humour britannique farfelu, saupoudré de quelques recettes plus classiques du cinéma américain. Si on accepte de rire de bon cœur sans intellectualiser les choix humoristiques, on a déjà gagné un bon moment de cinéma !

La part historique du film est a priori plus discrète ; elle semble n'être qu'un habillage esthétique ou ne se résumer qu'à des détails sociaux typiques du XIXe siècle (par exemple la montée de l'hygiénisme à cette époque). C'est pourtant à travers ce genre-là que se transmet le principal intérêt du film, grâce à un thème que, instinctivement, on n'attendait pas avec un tel scénario : la lutte pour les droits des femmes ! Que le film soit réalisé par une femme était pourtant un bel indice. Il en résulte un film résolument féministe, non seulement dans la retranscription de l'époque diégétique (avec les allusions aux premières suffragettes, quoique légèrement anachroniques, et, évidemment, la remise en cause de l'hystérie dont sont accusées les femmes) mais aussi dans l'écho encore terriblement actuel du combat égalitaire, notamment à propos du droit au plaisir sexuel mais aussi du statut des femmes dans la société. Wexler n'y va pas de main-morte pour revendiquer une pleine égalité et pour critiquer l'hypocrisie masculine. Mais le plus souvent, elle le fait avec humour, faisant par exemple de ses protagonistes mâles de parfaits naïfs que certaines questions gênent beaucoup plus que les femmes (la sexualité mais aussi l'aide aux pauvres), jouant aussi sur le décalage entre l'image apparemment coincée des Britanniques et des dialogues pour le moins libérés (un décalage qui a déjà fait le bonheur de nombreux humoristes britanniques, les Monty Python en tête).

Évidemment, on sent tout de même un appel du pied pour plus de solidarité entre hommes et femmes dans ce combat pour l'égalité : Mortimer Granville est montré dès le départ comme un homme ouvert à la modernité (donc potentiellement réceptif à la cause féministe) alors qu'Edmund apporte non seulement une excentricité masculine qui rend inepte la théorie de l'hystérie féminine mais aussi l'étincelle technologique qui donnera lieu à l'invention du vibromasseur, objet qui transpose concrètement le discours féministe (ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard si ce personnage sans complexe, lien symbolique entre les hommes et les femmes, est joué par Rupert Everett, star gay par excellence, comme si Wexler montrait subtilement que la question du genre ne se limite pas à celle de l'égalité hommes-femmes).

On ne peut terminer sans saluer la performance de Maggie Gyllenhaal, qui trouve ici un rôle de battante qui correspond parfaitement à sa logique de vie : issue d'une famille démocrate et politiquement active, Gyllenhaal a en effet pris l'habitude de militer pour les droits des femmes et notamment la liberté de disposer librement de leur corps, soutenant par exemple les politiques de planning familial aux USA. Avant « Oh My God ! », sa filmographie contenait déjà quelques titres où la question des droits et libertés des femmes était plus ou moins posée : « Le Sourire de Mona Lisa » (2003), évidemment, mais aussi, de façon plus accessoire, « Casa de los babys » (2003), « Crazy Heart » (2008), « Nanny McPhee et le Big Bang » (2010) voire « La Secrétaire » (2002), film qualifié par certains d'anti-féministe, mais abordant pourtant la question du désir féminin et celle de la femme-objet.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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