Parce qu'on en a jamais assez !

LA NUIT NOMADE

Un film de Marianne Chaud
Avec Kenrap, Toldan, Tundup...

Les derniers jours du monde

Sur les hauts plateaux himalayens du Ladakh, en plein Cachemir indien, une communauté nomade d’éleveurs continue de perpétuer un mode de vie traditionnel. Mais, chaque année, au moment où les marchands viennent de la ville pour acheter une partie des bêtes, de plus en plus de nomades choisissent de quitter les plateaux pour la vie urbaine. C’est tout un mode de vie qui risque de disparaître…

C’est parce que les hauts plateaux du Ladakh s’apparentent à un décor lunaire – caillouteux, aride et désert – que « La Nuit nomade » donne à ce point l’impression d’assister au crépuscule du monde. Poussée par son amour inconditionnel pour cette région et ses habitants, dont elle parle la langue, la réalisatrice française Marianne Chaud néglige volontairement de montrer, en contrepoint des plateaux, cette ville où les plus jeunes rêvent de débuter une autre existence. En choisissant de vivre en autarcie avec la communauté, aidée d’une caméra à batterie solaire qui lui procure une longévité potentiellement infinie, et en rejetant hors-champ l’objet des désirs secrets des fils, convaincus qu’il vaut mieux être exploité à la ville que libre dans une nature solitaire, la cinéaste parvient à trouver la juste distance qui sépare le témoignage du jugement. D’une manière ou d’une autre, suivre les candidats au départ de leur périple jusqu’à Leh – la capitale de la région – et filmer leur arrivée aurait eu pour effet de comparer, même implicitement, les deux modes de vie. De fait, elle ne nous laisse d’autre choix que la sérénité régénératrice d’une région qui gagne d’autant plus en beauté que les hommes ne l’ont pas polluée de leur insécable présence.

Marianne Chaud est une habituée du Ladakh, qu’elle a visité à plusieurs reprises avec ou sans caméra (voir le portrait de la cinéaste). Après y avoir tourné successivement « Himalaya, la terre des femmes » et « Himalaya, le chemin du ciel » (respectivement en 2007 et 2008), l’ancienne étudiante en ethnologie, devenue documentariste à plein temps, n’avait pas prévu de laisser une nouvelle fois sa caméra tourner au même endroit. L’instinct de la cinéaste a parlé plus fort que la raison, et c’est le goût de l’image plus que la logique qui a pris le dessus lorsqu’il s’est agi de raconter le lent déclin de cette communauté. En conséquence, son film est marqué par l’absence de toute dramatisation, de toute préparation scénaristique ; la captation du réel compte plus que l’enregistrement artificiel des images. Il y a dans « La Nuit nomade » une vérité, certes abrupte et exigeante, dont était dénué « La Traversée du Zanskar » de l’Américain Frederic Marx – film aux enjeux plus ouvertement pédagogiques, voire vulgarisateurs.

Sur le long terme, cette exigence de vérité pose néanmoins un problème. Car malgré la grande méticulosité de la cinéaste à construire ses cadres, malgré l’invraisemblable beauté des paysages et l’empathie que l’on peut éprouver pour les « personnages » emblématiques qui peuplent cette chronique, « La Nuit nomade » finit par s’enrouler dans son propre système, posant infiniment la même question : peut-on vivre uniquement dans la répétition des mêmes gestes ? Ce qui vaut pour les nomades vaut pour la mise en scène : ce besoin, face à la solitude, de s’en aller voir ailleurs. Ce n’est pas tant une erreur qu’un choix assumé de mise en scène.

Le projet esthétique de Marianne Chaud appelle cette sensation progressive de répétition, la cinéaste rejetant a priori tout effet dramatique autre que celui produit par le réel, c’est-à-dire par les interactions irrégulières entre les deux espaces séparés par la caméra. Ainsi, de temps à autres, la frontière signalée par l’appareil se brise, et les territoires de la réalisatrice et des nomades s’avèrent être concomitants. Une scène est en cela exemplaire, lorsque Dholma interpelle la jeune femme, inquiète qu’elle s’intéresse de trop près à son mari Toldan – sinon, pourquoi serait-elle constamment en train de le filmer ? Alors, brusquement, l’appareil d’enregistrement devient lui-même un objet dramatique, responsable indirect d’une potentielle querelle de vaudeville. La scène est belle parce qu’elle rompt le déroulement crépusculaire d’un chemin qui mène, on le sait, vers le choix final du départ vers la ville ou de l’inertie dans les montagnes ; et parce qu’elle interroge sur le comportement des nomades, sur la façon qu’ils ont de se mettre en scène dès que la caméra est pointée sur eux, quand bien même ils ignorent quel en sera le résultat sur un écran. La caméra change nécessairement leur mode d’être au monde, et modifie, par ricochet, notre manière de le concevoir, comme le font tous les beaux films.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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