NOTRE SALUT
Épatante collaboration
Synopsis du film
Alors que le régime de Vichy se met en place, Henri Marre, presque cinquante ans, débarque dans la ville, sans contact et éloigné de sa famille. Il voit dans cette nouvelle administration l’opportunité d’occuper enfin un rôle important. Avec son traité politique dans la valise et ses idéaux patriotiques, il compte bien prouver à tous qu’il mérite plus grand que ce qu’il a toujours eu jusque-là…
Critique du film NOTRE SALUT
Parmi les épisodes historiques allègrement traités par le septième art, la Seconde guerre mondiale doit occuper une très bonne position. Alors, même si on avait beaucoup aimé son précédent long métrage, "Rien à foutre", on n’attendait pas grand-chose de ce "Notre Salut". On se voyait déjà face à une fresque sépia classique, le dossier à charge contre la Collaboration en filigrane et les récits héroïques des résistants comme moteur. Le résultat sera complètement différent, inclassable, audacieux et iconoclaste.
Tiré des lettres de son propre arrière-grand-père, fonctionnaire zélé du régime de Vichy, le film s’intéresse à un rouage anonyme de la machine, un homme ambitieux, persuadé d’honorer la France en servant son propre avancement. On le découvre en septembre 1940, débarquant dans la station thermale du centre de l’Allier, sans le sou, sans sa famille et avec aucun contact auprès des élites locales. Mais les idées, il les a en tête et dans sa valise, prêt à tout pour faire entendre sa musique nationaliste. Étonnamment, le cinéaste poursuit son exploration du monde du travail et du management, transformant ici l’horreur en une chronique quotidienne où l’on parle notes de frais, où les réunions s’éternisent et où on hurle bien fort les slogans du Maréchal.
Aucun sensationnalisme, mais une radicalité indéniable, celle d’un esthétisme en 35 mm, qui éloigne son protagoniste, l’isolant par des gros plans aveuglants sur fond noir ou l’abandonnant au bord du cadre dans de grands espaces vides, là où la solitude finit par peser plus lourd que les mots. De cette histoire banale, Emmanuel Marre en tire un monument de mise en scène, un objet singulier et envoûtant, où l’on plaque des musiques modernes sur des images d’archives, où l’on danse en pleine réception mondaine, et où l’on rit de l’impensable. L’effet est vertigineux, on se croit par moment dans "The Office", les contours de la reconstitution d’époque sont éclatés : ridicules et glaçantes à la fois, indéniablement hypnotiques, plusieurs séquences agissent comme un électrochoc, comme des diatribes comiques égarées dans un drame procédurier.
Si le métrage est autant une réussite, c’est aussi beaucoup grâce à la prestation magistrale de ses acteurs, Swann Arlaud en tête. En homme ordinaire au costume trop grand pour lui, il traverse tous les états, de la jalousie à la honte, de l'arrogance à une certaine prise de conscience progressive, sans jamais chercher notre sympathie ni condamnation facile de la caméra. À ses côtés, Sandrine Blancke incarne une Paulette d'une justesse remarquable, dans un rôle ô combien important de par le regard qu’elle porte sur les situations et le décalage avec son conjoint.
Certes, 2h39 demandent de la patience, et quelques longueurs peuvent se faire ressentir ici ou là, mais son Prix du scénario à Cannes n'a rien d'usurpé : "Notre Salut" est l'un des films français les plus osés de l'année. C’est aussi l’une des œuvres les plus troublantes sur la façon dont un être ordinaire peut finir par faire fonctionner l'horreur, précisément parce que l’ensemble nous garde sur la bonne pente, celle de la conscience qu’à chaque instant, quelqu’un aurait pu choisir autrement, sans démonstration particulière de courage. Le grotesque du début finit par se retourner en malaise, rien ne devient plus drôle, et le film de demeurer dans nos esprits pour de nombreuses semaines, voire plus…
Christophe BrangéEnvoyer un message au rédacteur

