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MYSTERIOUS SKIN

Un film de Gregg Araki

La mauvaise éducation (sexuelle)

A huit ans, Brian Lackey se réveille dans la cave de sa maison, le nez en sang, sans aucune idée de ce qui a pu lui arriver. Sa vie change complètement après cet incident : peur du noir, cauchemars, évanouissements...

Le progrès en tant qu’éternelle course vers l’avant nous pousse à franchir de nouvelles limites tous les jours. Et l’art n’échappe pas à la règle, bien sûr. Des plasticiens qui exposent leurs excréments aux écrivains qui racontent leur vie sexuelle dans leurs livres, le public crie de plus en plus souvent au scandale. Et le scandale rapporte. Gregg Araki l’a bien compris. Avec son troisième film, Mysterious skin, il s’attaque au sujet de la pédophilie. Deux voies s’ouvrent à lui : la suggestion ou le très contemporain hyper-réalisme. On pense souvent que prendre le parti de la complète exposition, c’est choisir la facilité. A tort. Gregg Araki fait le pari de pouvoir tout montrer sans choquer. Pari raté !

Dans ce genre d’entreprise, il existe une ligne à ne pas franchir. Et cette ligne est fragile, à peine dessinée. Celle-ci franchie, le spectateur bascule de la stupeur au dégoût. Et à plusieurs reprises, Gregg Araki mord franchement cette ligne. Quand, par exemple, il met en scène un adolescent en train de sodomiser un adulte. Quand, par exemple, il nous montre le même adolescent effectuait un fist-fucking –pour les non-anglicistes, littéralement, une pénétration avec le poing- à son partenaire de trente ans son aîné. Stoppons la liste ici.

Reprenant le sujet traité par Pedro Almodovar dans La Mauvaise éducation, Gregg Araki ne choisit pourtant pas la même réalisation. Quand l’Espagnol suggérait habilement, l’Américain montre la crudité de l’action. Non pas que cela soit condamnable, mais plutôt que cela tranche un peu trop vivement avec l’atmosphère et le parti-pris esthétique. Mysterious skin raconte l’histoire de Brian, un enfant de huit ans qui se réveille un matin dans sa cave sans savoir ce qui lui est arrivé. Parallèlement à cela, un autre enfant du même âge, Neil établit une relation particulière avec son entraîneur de base-ball. Le premier cherche pendant des années à savoir ce qui s’est passé avant son évanouissement et s’oriente vers l’enlèvement par des extra-terrestres. Pendant que Neil cherche à vivre avec cette homosexualité depuis longtemps révélée. Une chose est sûre : les deux adolescents sont destinés à se rencontrer.

Film sur les blessures du passé et la façon de surmonter un traumatisme, Mysterious skin se saborde tout seul. Car, tout en construisant une atmosphère onirique, feutrée, atmosphérique, le film tient à faire parler de lui en proposant des scènes dures et sans aucune pudeur. Au lieu d’être choqué, le spectateur est perdu quelque part entre l’admiration, envers la direction technique du film, et le rejet de la polémique à tout prix. Les images chocs ne peuvent faire leur effet qu’à condition qu’elles soient toujours en accord avec le déroulement du film. Exemple : Irréversible de Gaspard Noé. Contre-exemple : Mysterious skin, donc.

Non, il n’y a pas que ces scènes de sexe dans la dernière réalisation de Gregg Araki. Mais, malheureusement, c’est ce que le spectateur risque de retenir à la fin du film. Et c’est bien dommage, car il y a des dizaines de plans qui laissent deviner le talent de ce réalisateur. On retiendra une très belle séquence où des dizaines de céréales colorées se déversent sur la tête de Neil enfant. On retiendra les lumières blafardes traversant les brumes qui ont envahi le terrain de jeu. On retiendra la performance des quatre enfants et adolescents qui campent tous des personnages difficiles. Enfin, Mysterious skin apprend aux réalisateurs de clips qui viennent polluer les écrans de leurs images surchargées de couleurs et de leur montage épileptique que l’on peut user de filtres, de ralentis, d’effets spéciaux sans que cela ne dénature le film. Touche finale : la musique légère et envoûtante. A l’image du film ?

Non, parce que la lourde polémique écrase tout ce que l’on vient de dire avec ses gros sabots en bois. Attendons que Gregg Araki réussisse le difficile mariage entre choquer et plaire.

Matthieu Deprieck

Le Quotidien du cinémaEnvoyer un message au rédacteur

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