Bannière Festival de Berlin - Berlinale 2020

MUSTANG

L’innocence condamnée !

C’est la fin de l’année scolaire et Lale, émue, dit adieu à sa professeure qui part enseigner à Istanbul. Une fois ses larmes séchées, la jeune fille court sur la plage avec ses sœurs et ses copains pour fêter le début des vacances. Heureux, les adolescents s’amusent dans les vagues, les filles sur les épaules des garçons. Des jeux innocents qui ne sont pas du goût de tout le monde et que les jeunes filles vont devoir payer cher, une fois rentrées à la maison…

À l’image des mustangs, ces chevaux sauvages anciennement domestiqués, Lale, Nur, Ece, Selma et Sonay ont la fougue de l’innocence et un besoin effréné de liberté. Orphelines depuis l’enfance, les jeunes filles grandissent complices, sous l’autorité d’une grand-mère pétrie de traditions et d’un oncle tyrannique peu enclin à leur émancipation. Certaines sont réservées et fragiles, d’autres sont plus affirmées et revendicatrices, mais toutes ensemble font bloc dans une joyeuse fraternité pour conserver l’insouciance de leur adolescence.

Être femme en Turquie est, de nos jours, un vrai paradoxe. Bien que cette république laïque fut l’une des premières d’Europe à accorder le droit de vote aux femmes (1934), elle plie régulièrement sous le poids de traditions d’un autre âge encore bien ancrées dans les esprits. Au nom d’une morale conservatrice, la féminité est souvent associée à de l’érotisme. Pour ne pas provoquer, les femmes respectables doivent cacher leur corps et devenir de bonnes mères de famille. Alors quand cinq jeunes filles chahutent toutes habillées dans les vagues avec des garçons, les mentalités archaïques s’offusquent et punissent les criminelles en les revêtant de robes informes « couleur de merde », avant de basculer petit à petit dans une oppression cruelle et sordide.

Avec son premier long-métrage, Deniz Gamze Ergüven évoque cette descente aux enfers avec une mise en scène juste et sensible. Cette fluidité de narration nous emporte dès les premières minutes par la fraîcheur de ses héroïnes, qui malgré les premières remontrances, débordent de joie de vivre et entendent bien ne pas se laisser enfermer dans des carcans. En résulte des scènes solaires qui vous transportent et vous ravissent, comme celle de la joie décuplée de Lale, la benjamine de la famille, quand elle réussit à emmener ses sœurs assister à un match de foot - où seules les femmes sont autorisées dans le public, punissant ainsi les hommes de s’être sauvagement bagarrés lors d’une précédente rencontre.

Tout en gardant cette justesse de ton, la réalisatrice glisse petit à petit vers le drame, en marquant une à une, chaque étape du processus d’enfermement, voire d’aliénation auquel sont confrontées chacune des filles. Les liens s’effilochent, certaines se soumettent résignées, d’autres luttent ardemment, comme Lale, qui doit être la dernière à être mariée de force et qui, à la manière d’un prisonnier d’Alcatraz, compte bien trouver la faille pour recouvrer la liberté !

Puissant et profondément attachant, "Mustang" marque les esprits par son discours et sa sensibilité. Retenez bien le nom de sa réalisatrice : Deniz Gamze Ergüven, car elle fait d’ores et déjà parti des jeunes cinéastes qui comptent et qui promettent une belle carrière. La Quinzaine des réalisateurs 2015 ne s’y est pas trompée et le jury du Label Europa Cinemas non plus, puisqu'il lui a décerné son prix : une distinction amplement méritée.

Gaëlle BouchéEnvoyer un message au rédacteur

Laisser un commentaire