MON VOISIN, MON TUEUR

Un film de Anne Aghion
Avec

L'indicible et l'impossible

En 2001, sept ans après le génocide, le gouvernement rwandais décide la mise en place de « Gacaca » (prononcez « gatchatcha »), des tribunaux de proximité qui se réunissent dans tous les villages du pays, le plus souvent à l'extérieur, avec pour objectif de faire témoigner les victimes en présence de leurs voisins et bourreaux, qui ont été en partie libérés en 2003 pour prendre part à ce nouveau processus. Un douloureux exercice d'équilibriste pour une triple recherche : la justice, la mémoire et la réconciliation. En somme, un essai de mise en place de la vérité pour tourner la page d'une histoire ignoble qu'on ne peut oublier...

Présenté hors compétition lors du Festival de Cannes 2009, ce documentaire d'Anne Aghion nous entraîne dans l'histoire immédiate du Rwanda. Alors que nos sociétés ne cessent d'interroger, de commémorer ou de condamner les horreurs de la Shoah, dont la fin est intervenue il y a plus de 60 ans, rares sont les focalisations sur le génocide rwandais qui ne remonte pourtant qu'à une quinzaine d'années. Rares en général et rares au cinéma en particulier (rappelons toutefois, côté fiction, l'excellent « Hotel Rwanda » en 2005). Les Rwandais mériteraient-ils moins de compassion que les Juifs ? Sont-ils également condamnés à être victime de cette Histoire africaine trop souvent ignorée ? Ce documentaire est donc essentiel pour apporter une modeste pierre (non suffisante, donc) à ce nécessaire rééquilibrage du devoir de mémoire (et d'indignation).

Anne Aghion a passé une dizaine d'années à filmer les « Gacaca » et à recueillir des témoignages dans les collines rurales du Rwanda, accumulant une impressionnante somme de rushes dont elle a sélectionné 1h20 d'images, volontairement brutes, pour montrer les répercussions des brutalités de 1994. Sans commentaire ni questions, avec peu de musique ajoutée, Aghion nous laisse plonger dans l'univers de ces populations psychologiquement et socialement ravagées – notamment celui de femmes auxquelles il ne reste ni mari ni enfants, qui assistent au retour de leurs anciens bourreaux, libérés pour être jugés par les « Gacaca ». La détresse résonne dans chaque parole de ces femmes détruites, qui n'attendent plus rien, ni de la justice, ni de la vie : « Après avoir pris mes enfants, ils reviendraient me prendre ? Qu'ils viennent donc. Qu'ils viennent m'achever sans attendre. […] Qu'ils viennent balayer ce qui reste de moi ». Une sombre et cruelle poésie émane parfois de ces témoignages. Mais aucune illusion. Presque aucune émotion, d'ailleurs, car les pleurs sont généralement étouffés dans une colère profondément enfouie car désespérément vaine, comme si cet immonde génocide avait asséché les cœurs des Rwandais(es), ne laissant la place qu'à une angoissante pudeur, une tendance à la résignation et un sens, parfois, du pardon. Une folle souffrance que l'une d'entre elles résume avec une incroyable lucidité : « Tu mouches tes larmes, tu t'essuies sur l'herbe puis tu affiches le sourire. La folie a plusieurs visages. Elle peut te pousser à rire. Ou à pleurer jusqu'à un point de non retour ».

C'est donc plus une somme d'abandons qu'Anne Aghion filme et compile, montrant ainsi l'impossibilité de reconstruire sainement un pays qui a tant connu la haine et la cruauté. D'ailleurs, certaines femmes interrogées ne comprennent ni le sens du processus des « Gacaca », ni les raisons qui poussent Anne Aghion à faire ce film : « Ils veulent savoir ce que nous inspire leur retour. […] Ils demandent si nous sommes heureuses, si on éprouve de la plénitude. […] Ces Blancs posent des questions bizarres. »

Et puis il y a ces silences, tout aussi lourds. Et des propos souvent décousus par l'effet de la douleur persistante. Et ces anciens prisonniers qui continuent de nier, alors que d'autres avouent honnêtement mais froidement : « Identifier clairement qui a fait quoi dans la tuerie, ça m'est difficile. […] Nous avons tous participé au massacre et aux autres travaux de la tuerie ». Quand un verdict tombe ou qu'un condamné fait appel, il n'y a pas de réel soulagement et une épineuse question se pose : peut-on accorder la clémence à ceux qui n'en ont eu aucune envers des innocents ? L'amnistie est-elle acceptable ? En d'autres termes, doit-on ignorer les souffrances individuelles au profit d'une nécessaire réconciliation collective ? Ce sont ces questions qui flottent sur tout le film.

Quelques propos résonnent longtemps après la vision du film. « Se souvenir, c'est un acte intime, très personnel », dit un Hutu dont on ne connaîtra jamais le réel degré d'implication. Et puis il y a cette femme qui résume bien la complexité de la situation : « Ça ne doit pas être facile non plus pour eux de porter le poids de la chair humaine. Mais qu'ils ne me demandent pas de lui ôter ce fardeau ». C'est bien le nœud de cette tragédie rwandaise (mais aussi universelle) : la souffrance de ceux qui vivent auprès de leurs bourreaux côtoie celle des hommes qui doivent assumer leur participation à une folie collective dont la responsabilité semble échapper à tout le monde.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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