Bannière Festival de Venise 2026

MANHUNT

Un film de Wayne Wapeemukwa

Le fusil et la fin de l’innocence

Synopsis du film

Joey, jeune homme esseulé qui vit davantage à travers ses écrans que dans le monde réel, part sur les routes du grand Nord canadien avec son ami Kit pour fuir une existence sans horizon. Ce qui débute comme une échappée belle se mue peu à peu vers un autre chemin…

Critique du film MANHUNT

Pour son second long-métrage après le remarqué "Luk'Luk'I", Wayne Wapeemukwa s'empare d'un fait divers réel, le périple sanglant de deux jeunes hommes dans le nord de la Colombie-Britannique, sans jamais céder à la tentation de la reconstitution. À l’écran, Joey est un jeune homme qui passe la plupart de son temps à jouer à des jeux vidéo. Il décide alors de partir sur la route avec son ami Kit pour fuir cette existence solitaire. Le road-trip prendra rapidement une autre tournure que la balade attendue au cœur de l’immensité des paysages canadiens. "Manhunt" ne cherche pas à raconter ce qui s'est passé, mais à comprendre ce qui a rendu ces événements possibles. Ce déplacement, aussi risqué qu'audacieux, constitue la plus grande réussite du film : en choisissant de capturer l'engrenage plutôt que le crime, le réalisateur transforme un récit classique de true crime en une allégorie puissante sur une masculinité toxique qui s’exerce dans le silence assourdissant.

Sous ses apparats de road movie adolescent — asphalte, forêts infinies, promesse d'un ailleurs — le métrage joue de ces codes pour faire glisser ses deux protagonistes vers quelque chose de plus trouble, entre thriller psychologique et effroi larvé. L’efficacité du résultat tient aussi beaucoup à la manière dont le cinéaste saisit l'isolement numérique de cette génération : les deux garçons se rêvent en personnages d'un jeu vidéo, se fabriquent des identités qu'ils prennent pour des armes de liberté, jusqu'à ce que le fantasme colonial d'un Grand Nord où tout redevient possible se referme sur eux comme un piège. La violence, presque toujours maintenue hors champ, n'en devient que plus oppressante : en ayant complètement confiance dans la puissance du medium cinématographique, le film suggère plutôt qu’il expose, et c'est précisément ce qui le rend aussi dérangeant.

Porté par les prestations habitées des comédiens Harris Lowe et Landon Tunold, qui parviennent à rendre leurs personnages compréhensibles sans jamais les rendre sympathiques, "Manhunt" tient cet équilibre funambule jusqu'au bout, même si son rythme délibérément erratique, notamment dans sa partie centrale, peut parfois rebuter quelque peu. Cela n’entache en rien la portée de cette œuvre captivante et frappante, qui regarde frontalement les dérives de notre époque. Film froid et clinique qui, sous ses allures de fait divers, interroge la capacité de nos sociétés à fabriquer des monstres ordinaires, ce drame s’impose comme l’une des expériences les plus radicales vues cette année. Merci au Festival de Locarno pour cette projection !

Christophe BrangéEnvoyer un message au rédacteur

Laisser un commentaire