LOVE ON TRIAL

Un film de Kôji Fukada

Acte de résistance

Synopsis du film

Membre d’un groupe de J-pop en pleine ascension, Mai commet un jour un acte irréparable aux yeux de ses amies et de ses managers : elle tombe amoureuse, ce qui va à l’encontre d’une clause décisive figurant dans son contrat. Traînée en justice par sa propre agence après que cette relation interdite ait été révélée par la sphère médiatique, elle décide de se battre pour son droit à aimer et à vivre libre…

Critique du film LOVE ON TRIAL

Le 31 janvier 2013, un scandale médiatique secoue le Japon avec en ligne de mire la jeune chanteuse Minami Minegishi, et ce après qu’un tabloïd ait révélé sa liaison amoureuse avec le chanteur d’un boys band nippon. Encore une banale affaire d’adultère ? Même pas. En tant que chanteuse opérant dans le milieu des « idoles japonaises » et membre officielle du groupe de J-pop AKB48, Minami était soumise par contrat avec sa propre agence à l’interdiction formelle d’avoir le moindre rapport amoureux ou sexuel avec qui que ce soit. Une fois rétrogradée, la chanteuse ne tarda pas à faire acte de contrition médiatique, via une vidéo postée sur le site officiel du groupe où, pleurant à chaudes larmes, elle se rasa carrément le crâne en suppliant d’être pardonnée et réintégrée dans le groupe… S’il peut paraître surréaliste ou absurde pour notre regard d’occidental, ce fait divers en dit pourtant bien long sur la face cachée d’un phénomène spécifique au Japon (mais ensuite propagé dans d’autres pays asiatiques), à savoir celui des « idoles ». Soit de jeunes artistes masculins ou féminins, sélectionnés pour leur physique avantageux puis form(at)és au chant, à la danse ou au mannequinat, pour devenir in fine des stars sous contrat, propulsées sur toutes les strates médiatiques de l’archipel nippon.

Mais comme pour toute vitrine bigarrée à fond dans le culte du paraître, le rideau ne tarde jamais à tomber. Soumis à des règles de vie on ne peut plus castratrices (dont celle que l’on évoquait plus haut) et à un emploi du temps éreintant à souhait, les idoles sont surtout sexualisées en vue de correspondre à un parangon de perfection quasi virginale (du look kawaï à la philosophie de vie en passant par le thème des chansons), flattant ainsi la fibre fantasmatique de leurs fans et alimentant l’illusion d’une proximité permanente avec eux – d’où un grand nombre de polémiques et de tragédies. À cette forme extrême de pression sociale s’ajoute une réalité encore moins reluisante : pour un groupe d’idoles ayant réussi à percer sur le long terme, tant d’autres se cantonnent souvent à faire des concerts dans des clubs underground de Tokyo face à un parterre de vieux otakus fétichistes… C’est peu dire que la présence de Kōji Fukada aux commandes d’un film centré sur un milieu aussi cringe avait de quoi dérouter. Là où le sujet semblait taillé sur mesure pour de grands esprits subversifs tels que Sion Sono ou Takashi Miike, on imaginait mal le réalisateur d’"Au revoir l’été" et du bouleversant "Love Life" capable de l’adapter à son propre style, posé et subtil. Au final, quand bien même "Love on Trial" prouve que le vrai grand film sur le monde des idoles reste à faire, le résultat ne démérite aucunement.

En réalité, et au fond sans grande surprise, Fukada a fui toute radicalité vis-à-vis du système qu’il explorait pour s’en tenir à un point de départ en parfaite corrélation avec le fait divers ci-dessus, et ce en vue d’opérer un prolongement direct avec ce qu’il maîtrise le mieux, à savoir la peinture infrasensible de sentiments définis par les regards et les non-dits. De facto, son immersion dans le quotidien des idoles met un point d’honneur à appuyer en continu sur la blessure ultime de ces jeunes femmes marchandisées : la privation de la liberté d’être et d’aimer. En se focalisant sur une jeune idole (jouée elle-même par une ancienne idole) poursuivie en justice pour avoir enfreint la « clause de pureté » qui figurait dans son contrat, Fukada titille aussi bien les codes de la romance impossible que ceux du drame procédural, mais en misant surtout sur le mariage des deux genres afin de mieux disséquer la toxicité d’un système castrateur qui change le corps de l’individu (et de l’artiste) en simple objet de désir soumis aux impératifs consuméristes et à la prédation généralisée. Et sa mise en scène, jouant sur le caractère étouffant des cadres autant que sur l’aspect aseptisé des espaces visités (cela est particulièrement tangible lors des scènes de procès), suffit à tout suggérer de l’enfermement social et de la pression constante qui est ici à l’œuvre.

Point de sensationnalisme ni de dramatisation à outrance dans la stratégie fine et précise de Fukada, juste l’état des lieux d’une vitrine de fantasmes formatés et millimétrés, par le biais d’une mise en scène réfléchie qui trouve constamment la juste distance et qui atteint in fine la force d’un vrai réquisitoire. On pourra certes trouver à redire sur des personnages secondaires un peu sous-développés (en particulier les amis des autres idoles du groupe) ou sur un moment-choc expédié un peu trop vite par le scénario, mais cela n’affaiblit en rien la portée du geste féministe et politique que représente "Love on Trial" : face à une industrie sacrifiant le libre arbitre sur l’autel du divertissement et de l’exploitation, Fukada réussit à capturer le moindre zeste de vibration existentielle chez ses héroïnes pour le repositionner au premier plan des enjeux, ceux du récit comme ceux du système. Pour le coup, on peut parler d’acte de résistance.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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