LES RAYONS ET LES OMBRES
Le redoutable engrenage de la collaboration, filmé avec brio
Synopsis du film
Après la Première Guerre Mondiale, Jean Luchaire et Otto Abtetz organisent un événement sur l’amitié franco-allemande, censée assurer la durée de la paix. Mais alors que le New York Times fait sa une sur Hitler, que sa fille Corinne passe des auditions pour tourner son premier film, Otto, qui est marié avec une française, est lui interrogé par les autorités allemandes, qui lui demandent devenir leur observateur et de leur faire un rapport sur le sentiment anti-allemand en France…
Critique du film LES RAYONS ET LES OMBRES
Depuis son remarquable et politique "Illusions Perdues", Xavier Giannoli ("À l'origine", "L'Apparition") a tourné une série acclamée par la critique, "D'argent et de sang". Le voici de retour avec un film fleuve (plus de 3h15) d’une ambition folle, devançant et prenant le contre-pied des grosses productions à venir centrées sur des résistants ("La Bataille De Gaulle", en deux parties et annoncé pour Cannes, et "Moulin" de Laszlo Némes), avec le portrait d’un collaborateur et de sa fille. C’est en effet à partir du récit de celle-ci, fait à des migrants chiliens qui lui viennent en aide lors d’une agression en 1948, que les agissements de son père et le contexte dans lequel elle a évolué, vont nous être décrits. Mais c’est aussi la manière dont un autre homme, lui allemand, censé comme son père œuvrer pour la paix, va accepter des compromissions, pas forcément toujours par confort ou par peur, mais par un raisonnement, forcément biaisé, qui visait à croire que l’on pouvait dialoguer avec les fascistes, voire assurer une forme de paix ou changer les choses en étant à l’intérieur.
Mais l’évolution des personnages, finalement presque imperceptible, vers une compromission active, avec l’occupation, rime forcément, sous couvert d’aider des proches, des connaissances, ou des amis de connaissances, avec un exercice d’une forme de pouvoir, teinté de corruption. Dans une reconstitution absolument magistrale et avec un tournage dans des lieux clés de l’époque, Giannoli parvient à faire froid dans le dos avec ces parcours parallèles d’hommes (formidablement incarnés par Jean Dujardin et August Diehl) qui pensent ou prétendent avoir le contrôle, mais qui participent joyeusement à la mise sous cloche progressive de la moindre information, à la réduction des libertés ou à la stigmatisation d’une partie de la population. Montrant la manière dont l’ignominie de l’antisémitisme gagne doucement du terrain, jusqu’à l’aveuglement face aux camps de travail où mènent les premières rafles, l’auteur réussit des scènes glaçantes, comme la célébration mortifère du retour des cendres du fils de Napoléon, l’Aiglon, qui marqueront pour certaines des basculements irrémédiables.
Passionnant et tendu en permanence, "Les Rayons et les Ombres", titre d’un recueil de poèmes de Victor Hugo, traduit autant le passage de sa protagoniste, Corinne (prometteuse Nastya Golubeva), de la célébrité à la détestation, que la part d’ombre et de lumière qui traverse les deux personnages, au départ animés de bonnes intentions, mais entraînés chacun à leur manière, sans sursaut véritable, vers une noirceur sans fond. En ces temps troublés, le film est en réalité un rude rappel des mécanismes à nouveau en œuvre, au niveau de la concentration du pouvoir, de la montée de l’extrême droite, des résurgences d’anti-sémitismes, des attaques à la liberté de la presse, des guerres improvisés visant avant tout « au grand pillage » d’autres nations (voir l’uranium enrichi en Iran ces derniers jours), qui devraient faire résonner de nombreuses sonnettes d’alarme.
Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur


