LE CRI DES GARDES

Un film de Claire Denis

Au bout de la nuit, l’ennui

Synopsis du film

Sur un chantier en Afrique de l’Ouest, où la ségrégation est la règle, deux hommes blancs s’occupent de diriger les travaux. Vivant derrière les doubles grilles d’une habitation qui les séparent du reste de la population, un homme noir va réussir à rentrer par effraction. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère…

Critique du film LE CRI DES GARDES

À l’annonce du projet, "Le Cri des gardes" avait tous les ingrédients pour séduire les cinéphiles. Le retour de Claire Denis en Afrique, continent au cœur de son œuvre, une quatrième collaboration avec le magnétique Isaach de Bankolé, un sujet ô combien brûlant en adaptant la pièce "Combat de nègre et de chiens" du dramaturge Bernard-Marie Koltès. Pourtant, dès les premières minutes, on sent que ce huis clos n’aura jamais la rage qu’il aimerait exalter, les explications se multipliant au détriment de la tension, la mise en scène volontairement théâtrale (le jeu de lumière sur les entrées et sorties des protagonistes notamment) circonscrivant le propos, et les flashbacks polluant et parasitant le récit.

Dans un chantier au cœur de terrains abandonnés, où l’on trimbale inlassablement une terre rouge poussiéreuse, Horn, le patron et Cal, l’ingénieur et second, vivent dans des baraquements entourés de barbelés. La nuit, des gardiens se relaient pour crier que tout va bien. Jusqu’au soir où un homme, élégamment habillé, se présente à la grille. Cela tombe mal, le directeur des travaux attend sa jeune épouse. L’individu refuse de partir tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère. Il est noir. Les deux chefs sont blancs. L’intrigue nous raconte une autre histoire, au-delà de cette mort qu’on comprend très rapidement trouble, celle du colonialisme, de sa brutalité, de la violence de ses rapports de domination.

Des certitudes qui vacillent, le trio d’expatriés obligés de se questionner, de regarder frontalement leur propre comportement, un contradicteur calme, justicier dans la pénombre qui assiste, sans jamais trembler, au chaos galopant et aux sordides trahisons de ceux qui ont cru trouver un sens à leur existence en vivant à des milliers de kilomètres de chez eux, où un grand portail devait les protéger de ce monde qu’ils ont toujours refusé de considérer. Tout devrait être effervescent, poisseux, saisissant, le travail de Claire Denis sur l’image et le son cherche continuellement à révéler les symboliques. Malheureusement, cela tourne à la démonstration esthétique, aux allégories veines, et la subtilité se mue en un surlignage inutile.

Le film devient alors un drame trop verbeux, annihilé dans sa portée politique par un scénario mal digéré et un décorum illustratif dont les acteurs n’arrivent pas à se dépatouiller (mon Dieu qu’il est dur de voir Matt Dillon autant cabotiner). Toutes les pièces de théâtre ne font pas de bons candidats pour un passage au grand écran. Le métrage de Claire Denis en est une triste confirmation, où la virulence invisible de Coltès s’est ici perdue dans une démarche balbutiante, entre une radicalité formelle pas pleinement assumée et une obsession à constamment rappeler les clés de lecture.

Christophe BrangéEnvoyer un message au rédacteur

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