LA VOIE DU SERPENT
Où se cache la vérité ?
Synopsis du film
Dévasté par la disparition inexplicable de sa fille de huit ans et lassé de voir la police inapte à résoudre cette affaire, Albert Bacheret, journaliste français, se lance dans sa propre enquête avec l’aide de Sayoko, une mystérieuse psychiatre japonaise. Tous deux ont dans leur ligne de mire les membres de la société secrète du « Cercle », laquelle semble dissimuler un obscur trafic d’organes d’enfants…
Critique du film LA VOIE DU SERPENT
Cette année, Kiyoshi Kurosawa a probablement battu un record personnel en sortant dans nos salles pas moins de trois films. Après que "Cloud" et le moyen-métrage "Chime" n’aient fragilisé en rien la force de frappe de l’un des cinéastes contemporains les plus passionnants au monde, "La Voie du serpent" était beaucoup plus attendu au tournant. Non pas en raison d’un statut de deuxième tentative de greffe hexagonale de son propre style après le magnifique "Secret de la chambre noire", mais bien par rapport à sa nature de remake occidental de son propre film "Le Chemin du serpent", encore inédit chez nous et prolongé dès sa sortie japonaise en 1998 par sa suite "Les Yeux de l’araignée". Faute de comparatif qui s’impose, on supposera que le point de l’intrigue est assez voisin : de nouveau une histoire d’individus successivement kidnappés et torturés dans un entrepôt désaffecté par un homme ivre de vengeance, accompagné cette fois-ci dans sa tâche par une femme énigmatique. Un récit où la vérité se recompose à chaque nouveau suspect, déployant plusieurs pistes fragiles qui brouillent la clarté d’un fond caché que l’on pressent toujours plus effroyable. En outre, il est amusant de voir cette intrigue évoquer une société secrète baptisée le « Cercle », dans la mesure où le film a été coécrit par un journaliste cinéma (récemment décédé) qui avait roulé sa bosse dans une émission du même nom !
Comme pour accroître cette dimension reptilienne suggérée par le titre, la narration ne se fait jamais linéaire mais toujours sinueuse, tournant autour d’une sorte de trou noir scénaristique comme un reptile entourerait peu à peu sa proie, et jouant à loisir du flash-back dès que la situation filmée paraît répéter le même processus de séquestration et de verbalisation des enjeux. De facto, le ressassement et la déclinaison sont ici des choix de mise en scène, selon un mode cyclique qui fait mine de tourner autour du pot pour espérer finir par lâcher sa morsure sur une vérité potentiellement floue – ne pas oublier que le trouble chez Kurosawa vient généralement moins du concret que de ce qui relève du « fantomatique ». Le tout dans des décors qui, une fois de plus, entre des lieux parisiens sans âme (dont un jardin d’enfants à l’abandon) et un entrepôt aussi vide que pénombral, renouent pleinement avec la fascination du cinéaste pour un territoire urbain dont le vide et le délabrement suggèrent la dépersonnalisation, donc l’amorce d’un devenir quasi spectral. Des décors où agit encore cette stupéfiante science du cadre et du hors-champ dont Kurosawa conserve le monopole depuis des décennies : on notera un cruel jeu de survie perçu par le son sous l’effet du plan-séquence (meilleure scène du film) et quelques silhouettes vaguement entraperçues dans l’arrière-plan d’un couloir sombre.
Reste que si la vérité de l’énigme est ici le « fantôme intime » qui hante les esprits et les actes, il faut attendre l’ultime demi-heure pour la voir se cristalliser de par l’emportement soudain de la mécanique narrative, jusqu’ici pépère en dépit des allers-retours temporels. Pivot d’un casting peuplé d’acteurs en état de démotivation avancée (surtout Damien Bonnard et Grégoire Colin), la troublante Kô Shibasaki, inoubliable vengeresse du "Battle Royale" de Kinji Fukasaku qui a gardé son regard d’hypnotiseuse, peinait jusqu’ici à justifier son activité de psychiatre nippone installée à Paris qui analyse ses propres compatriotes (dont le Hidetoshi Nishijima de "Dolls" et de "Drive My Car"). Un piège bien préparé par Kurosawa, motivé par l’idée de peindre des caractères éteints et « dévitalisés » sous l’effet de la délocalisation. De quoi enrichir un point de vue réellement affirmé et affiné sur la vengeance, la perte de repères et l’abjection humaine dissimulée sous le vernis de la normalité, le tout poli sous le prétexte d’une lourde enfilade de cadavres. Jusqu’à un climax final assez voisin de celui de "Cloud", dont la sortie en points de suspension (et surtout l’ultime plan) nous glace littéralement le sang. Signe que la « vérité » ne pèse pas lourd face à ses multiples versions et que le serpent n’a pas fini son œuvre.
Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur


