L'ÂGE D’OR
Fresque bouleversante et vertigineuse sur une femme ayant refusé les diktats de son époque
Synopsis du film
Jeanne n’est pas une femme comme les autres, elle va traverser le XXe siècle en se réinventant à chaque époque, de la boucherie de ses parents à son de rêve de devenir comtesse ; son destin sera le reflet de l’Histoire. D’une guerre à l’autre, elle dessinera le discours d’une figure indépendante et imprévisible…
Critique du film L'ÂGE D’OR
Pour son premier long métrage, Bérenger Thouin n’a clairement pas choisi la facilité en se lançant dans l’exercice périlleux de convier le réel à la fiction, les archives aux prises de vues cinématographiques, tant une telle entreprise nécessite une maîtrise totale de son art. Ne laissons pas de faux suspense, l’exercice d’équilibriste est en grande majorité réussi, le Festival de Cannes ne s’y étant pas trompé en invitant le film dans sa sélection Cannes Classics 2026. "L’Âge d’or" suit le parcours de Jeanne de Barante, née Lavaur, durant tout le XXème siècle, une figure imaginée comme une somme de récits et de destins, un visage au romanesque assumé et aux traits féminins, là où de telles péripéties sont souvent réservées au genre masculin.
De son milieu modeste de fille de bouchers à ses rêves de bourgeoisie, de sa jeunesse à ses heures crépusculaires, l’itinéraire de cette femme libre et indépendante sera aussi l’écho de la grande Histoire, le contexte ne cessant de venir interférer avec son intimité. Mais ici, pas question d’un biopic hagiographique, ses fêlures seront nombreuses, ses zones d’ombre jamais dissimulées. Il ne s’agira pas de comprendre ou de juger ses actes, mais de les observer, d’en apprécier leur manifestation dans toute la complexité qu’implique une âme humaine où personne ne suit le chemin de l’exemplarité lorsqu’on recherche un semblant d’authenticité. Et cette ambition scénaristique n’aurait pu exister à l’écran sans la performance d’une grande actrice. Dans le rôle principal, Souheila Yacoub impressionne, éblouit la pellicule d’un jeu tout en nuances, où les multiples facettes de son personnage ne semblent jamais artificielles ni même jouées.
Si l’œuvre de Bérenger Thouin doit beaucoup à son interprète, elle est également un pêle-mêle de représentations diverses, où les illustrations d’antan fusionnent avec la caméra contemporaine, où il n’est pas toujours facile de discerner les annales des scènes tournées, les contours sont flous, les juxtapositions tantôt volontairement appuyées tantôt invisibles. Dans ce jeu qui convoque l’histoire du cinéma (il n’est pas anodin d’assister à l’arrivée d’un train en gare ou d’une sortie d’usine lorsqu’on emprunte son titre à Luis Buñuel), le noir et blanc et la couleur s’alternent comme les épisodes d’un feuilleton, des moments de vie successifs où l’héroïne traverse les milieux sociaux, les contrées, les douleurs et les abandons, les espoirs et les chimériques renaissances.
Portrait allégorique saisissant d’une femme forte et terriblement vivante, le film est une odyssée à travers ses yeux, miroir d’une époque tumultueuse, pas si lointaine et qui sonne tristement encore d’actualité. À plusieurs reprises, des comédiens ou des êtres du passé osent des regards caméra, comme pour inviter le spectateur à regarder frontalement la répétition des tragédies, ces maux récurrents qui condamnent notre humanité. Le résultat aurait pu être scolaire ou démonstratif, il est au contraire passionnant et inventif, offrant au public la chronique virevoltante et touchante d’une fortune de fiction dont la résonance déborde de justesse et de véridicité. Des premiers longs métrages comme ça, on en redemande !
Christophe BrangéEnvoyer un message au rédacteur
