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J'VEUX DU SOLEIL

Lumineux !

Dès le début du mouvement des Gilets jaunes, les médias et les gouvernants insistent sur la violence, sur les dérives extrémistes ou sur la supposée illégitimité du mouvement, et de nombreux syndicalistes et militants de gauche déclarent ne pas vouloir participer aux manifestations en insistant sur la présence de « fachos ». Déboussolés par cette vision, François Ruffin et Gilles Perret font un voyage du nord au sud de la France, pour rencontrer celles et ceux qui occupent les ronds-points, les péages et autres parkings, pour montrer leurs visages et leur donner la parole…

J'veux du soleil documentaire image

Les deux réalisateurs de "J’veux du soleil" se lancent dans un sacré défi qui risque bien d’en faire jaser plus d’un ! Après l’atypique "Merci patron !" qui l’a rendu célèbre, François Ruffin est devenu l’un des députés les plus iconoclastes et les plus médiatiques de France. Quant à Gilles Perret, qui a construit une filmographie cohérente, imprégnée de valeurs de gauche et de cohésion sociale (tout citoyen devrait voir "La Sociale" avant de voter !), il sort d’un documentaire ayant créé la polémique : "L’Insoumis", portrait certes quasi hagiographique de Jean-Luc Mélenchon, mais injustement qualifié de propagande ou censuré dans certaines salles, parfois par des gens qui n’avaient même pas vu le film ! Cette fois-ci, les deux compères unissent leurs forces, leurs convictions et leurs styles dans une démarche d’urgence : rencontrer des femmes et des hommes du mouvement des Gilets jaunes, et monter puis diffuser le film le plus rapidement possible.

Alors que ce mouvement social a débuté en octobre 2018, le film a été tourné en décembre et il est présenté dans diverses avant-premières depuis mi-février 2019 (d’abord dans une version non définitive) avant de sortir officiellement en salles en avril. Un tel délai est rare, voire inédit. On peut toutefois apparenter "J’veux du soleil" au courant du cinéma direct (aussi appelé cinéma-vérité) des années 1950-60 – il est intéressant de noter que c’est à la même époque que les historiens ont arrêté de s’interdire de s’occuper de la période à laquelle ils vivaient. Il n’est pas aisé d’avoir suffisamment de recul pour analyser le temps présent, donc il est logique d’être d’abord perplexe à l’égard de réalisateurs qui axent leur film sur un événement politique en cours et ne prennent pas plus de temps pour le finaliser (surtout si on a soi-même du mal à se positionner face au mouvement social en question). Mais Ruffin et Perret n’essaient heureusement pas d’expliquer le mouvement des Gilets jaunes, ni d’en faire l’histoire. Et s’ils ne cachent pas leurs idées, il serait injuste de considérer le film comme une simple récupération politique. La vérité est entre les deux, avec une démarche profondément sincère.

Oui, le film est une plaidoirie contre la surdité des puissants (Macron en tête) et il n’est sans doute pas hasardeux d’avoir tout fait pour que le film soit diffusé avant les prochaines élections européennes. Ne soyons pas malhonnêtes dans l’autre sens : Ruffin et Perret en profitent évidemment pour critiquer ça et là certaines décisions ou postures politiciennes, comme l’arrêt de l’ISF, la privatisation des autoroutes ou les violences policières. Quand le documentaire aborde les manifestations et les discours politiques, c’est au travers d’images d’archive juxtaposées façon zapping pour apporter un peu d’ironie. Il est évident que "J’veux du soleil" se situe dans le prolongement de "Merci patron !", tant pour son impertinence (l’utilisation de la chanson "Y’en a marre des pauvres" de Didier Super, les répliques faussement naïves de Ruffin…) que pour les échos que l’on peut déceler (comment ne pas se souvenir de la volonté de Serge Klur de brûler sa maison lorsque des Gilets jaunes expliquent qu’ils ont détruit leur propre campement avant que les forces de l’ordre ne le fassent ?). Il est également dans la continuité des films de Gilles Perret : on pourrait par exemple appliquer à Ruffin ce que "La Sociale" disait du sens de l’engagement politique d’Ambroise Croizat.

Malgré tout, non, ce n’est pas un programme politique, ni une tribune de Ruffin, ni un appel à la révolution. Ruffin et Perret affichent ouvertement leur objectif principal dès l’introduction : donner la parole à ceux qui la réclament et les montrer autrement que dans les principaux médias (voir le synopsis du film). Ruffin joue plus souvent le rôle d’un accompagnateur et d’un catalyseur que celui d’un commentateur ou d’un agitateur. Ce que ce film montre et raconte, ce sont les raisons qui ont poussé certains à se (re)lever, à faire exploser la pudeur que provoque la misère, à souhaiter que la honte change de camp, à retrouver du lien et de l’espoir malgré les circonstances. Ruffin apporte aussi une dimension inattendue lorsqu’il parle de culture (dont une référence au film "L’An 01" de Jacques Doillon dont le montage utilise des extraits) ou du sentiment que le peuple est également « dégradé esthétiquement » et devrait bénéficier d’un « droit à la beauté » non « réservé aux riches ». Et alors qu’il développe une politique faite de proximité et de poésie, le contraste est frappant avec les images montrant Macron comme un pantin distant et froid – un des anonymes rencontré le compare aux statues de cire du musée Grévin.

C’est donc avant tout un film profondément généreux, qui met en avant la dignité et le vivre-ensemble, qui refuse la division, qui veut participer modestement à ouvrir « une brèche dans les consciences » et qui propage une étonnante dynamique d’espoir. En conclusion du film, l’anonyme Marie entonne l’entraînante et indémodable chanson dont le film a repris le titre, puis, lorsqu’on la voit, durant le générique, invitée en studio avec le groupe Au p’tit bonheur, cela donne une furieuse envie d’entamer une immense danse citoyenne et solidaire ! Ce film est-il utopiste ? Idéaliste ? Peut-être… Mais est-ce un mal ?

Raphael JullienEnvoyer un message au rédacteur

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