JUNE AND JOHN
Abus de naïveté
Synopsis du film
Jeune comptable timide et prisonnier d’un quotidien morne, John voit sa vie bouleversée lorsqu’il rencontre June, une jeune femme pleine de vie et d’audace. Le coup de foudre est immédiat, amorçant du même coup le début d’une fuite en avant imprévisible et rocambolesque…
Critique du film JUNE AND JOHN
Avant toute chose, une précision s’impose : l’auteur de ces lignes a toujours porté en haute estime le travail de Luc Besson en tant que réalisateur (même si côté écriture et production, c’est une autre histoire). Non seulement pour la virtuosité technique dont il a toujours su faire preuve (y compris dans ses films les moins fameux), mais aussi pour son point de vue d’éternel adolescent utilisant le 7ème Art comme ligne de fuite à tracer loin du réel, avec un désir d’évasion permanent et un imaginaire lorgnant aussi bien sur le versant cinéphile que sur le terrain mythologique. Reste que si sa première partie de carrière sous l’égide de la Gaumont frise encore aujourd’hui le sans-faute artistique, sa seconde, marquée du sceau EuropaCorp pour le meilleur comme pour le pire, fit ensuite office de bascule instable entre des impératifs commerciaux toujours plus tangibles (avec une sacrée dose d’opportunisme en bandoulière) et le prolongement inégal de thématiques ouvertement naïves. Désormais privé de sa posture de mogul hexagonal, fragilisé par une large enfilade d’échecs au box-office ("Malavita", "Anna", "Dogman") et une cascade de problèmes juridiques, Besson ne serait-il plus que l’ombre de lui-même ? On aimerait croire que non, mais au vu de ce "June & John", l’année 2025 signe peut-être la fin des illusions.
Si "Valérian", gigantesque space-opera d’une beauté visuelle tout bonnement éblouissante, reste à ce jour la plus belle planète du système Besson, ce "June & John" en est incontestablement la pire. Sorti de nulle part via une diffusion en avril dernier sur Ciné+ OCS, et ce pas moins de cinq années après avoir été tourné à l’iPhone dans un Los Angeles en plein confinement, ce « produit » révèle chez le réalisateur du "Grand Bleu" un degré d’inventivité frisant le zéro par rapport à un degré d’ineptie qui crève le plafond. On pourrait se contenter d’y voir une inoffensive caricature de film indépendant ricain, voire une romance éthérée digne d’un rêve mouillé de Sofia Coppola, mais le résultat a plutôt valeur de négatif du très beau "Angel-A" et de ses thèmes, revisité sous l’angle d’une relecture juvénile de "Bonnie & Clyde". Soit la fuite en avant criminelle de deux jeunes êtres, frustrés et malmenés par la vie, qu’un coup de foudre immédiat et un « temps limité » poussent à défier le destin et à tout vivre à fond. Une cavale naïve dont Besson fait constamment l’éloge pendant plus d’une heure, comme galvanisé par le désir de liberté absolue de ses deux héros (ici mis en parallèle avec le schéma interne des dauphins… tiens tiens…) et indifférent quant à leur prodigieuse bêtise – le voir ici lancer le générique de fin en laissant leur issue fatale hors-champ est une signature en soi.
Histoire de démarrer sur les chapeaux de roue, le scénario de "June & John" déroule d’entrée sur vingt minutes chrono le champ lexical de la poisse maximale, histoire de faire crouler le pauvre John sous une tonne de pression protéiforme : abus de médocs, mère possessive, patron harceleur, gardien de parking abusif, concessionnaire escroc, assureur injoignable, costume déchiré, contrôle policier, collègue de bureau faussement compatissant, zéro succès sur les rencontres en ligne, etc. On est si coutumier de ce type de principe scénaristique - plus grossier tu meurs - que le film perd fissa toute crédibilité. Et une fois le premier échange de regards amorcé dans une rame de métro avec une June en mode waifu, la love-story s’active de la façon la plus improbable possible. Car la belle est du genre à tomber accro du premier guignol pêché sur les réseaux sociaux (prendre pour argent comptant la description d’autrui sur Instagram sans se méfier, quelle idée !), à lâcher de l’œillade énamourée par kilotonnes et de la philo packaging pour gamines de six ans, et à prétendre passer à trépas d’ici trois jours sous prétexte qu’elle a regardé sa montre dans un rêve (no comment, par pitié…). Le reste du récit ne sera dès lors que niaiserie XXL, à l’échelle de flaques entières dans lesquelles chaque scène sautera à pieds joints.
Pour faire simple, ici, l’amour entre deux êtres est comme une bulle qui doit rester imperméable à tout ce qui les entoure, et tant pis si cela doit se traduire par des braquages ou des agressions. Loin de nous l’idée de vouloir oser la lecture morale en disant cela, mais cette obsession – tout à fait défendable – de Luc Besson à vouloir à tout prix soustraire le réel au profit de la quête d’absolu d’un individu plus naïf que la moyenne se mange ici le mur. Parce qu’on sent moins ici le désir d’épouser viscéralement un élan ambigu et incandescent que la tentation de le filmer platement en le lestant d’une surdose de réactions aberrantes (exemple : une vieille peau friquée se laisse ici volontiers dépouiller avec le sourire en sirotant son whisky, parce que convaincue de l’amour qui anime ses deux agresseurs !) et de considérations basiques sur la condition humaine. Là-dessus, on ne félicite pas le cinéaste d’avoir pondu des dialogues parmi les plus gratinés de sa carrière, du genre que même le plus siphonné des gourous new age n’aurait pas osé lâcher à ses adeptes. Et pour en prendre le pouls, rien ne vaut quelques spécimens : « L’avenir est le seul territoire où tout peut arriver » (scoop), « Les scientifiques n’inventent rien, ils découvrent des choses qui existent déjà » (ouh là là…) ou encore « Les tranquillisants, c’est la plus grosse arnaque de l’Histoire : la société se sert de toi pour faire de l’argent » (il y aurait tant à redire sur l’énormité d’une telle réplique…).
On pourrait encore en rajouter des couches sur le casting lardé d’inconnus sans charisme (que l’on imagine avoir été castés sur photo et/ou via webcam vu le contexte), sur une poignée de plagiats honteux (Jean-Jacques Beineix doit se retourner dans sa tombe de voir Besson pomper la connexion métaphysique des héros d’"IP5" à la « sagesse » des arbres !), sur une BO repoussant les frontières du hors-sujet (pourquoi avoir casé du Alain Bashung sur une scène de transe chamanique ?) ou sur une vision des réseaux sociaux aussi angélique et fausse que celle de "Jem et les Hologrammes" (encore un film de quelqu’un qui semble vaguement savoir que Facebook et Instagram existent sans savoir réellement comment ça marche). Mais, au fond, la mise en scène parle pour elle-même. Rien que l’idée de tourner un film entier à l’iPhone avec un concept de scénario nécessitant des moyens conséquents était déjà une forte garantie d’échec – Claude Lelouch en a déjà fait l’expérience sur ce qui reste encore aujourd’hui son film le plus insignifiant. Autant dire que sans un budget adéquat et sans un pro de l’image du calibre de Thierry Arbogast, Besson échoue totalement à déballer cette virtuosité technique qui lui est propre – on sauve à peine deux ou trois plans esthétisants dans le désert américain.
Le reste n’est que lassitude et consternation. Devant ces effets de style aussi furtifs que gratuits – quid de ces trois secondes de caméra subjective façon shoot’em up ? Devant ce montage épileptique de danse dans une boite de nuit inondée de techno – on ne pige rien au découpage pseudo-pulsatif de la scène. Devant cette esthétique publicitaire et délavée, à peu près aussi immersive qu’un fond d’écran d’ordinateur. Devant l’absurdité des péripéties (le coup du piano qui tombe du ciel, on l’évoque ?) qui va de pair avec le grotesque de la symbolique (le montage alterné entre une montée d’orgasme et un ballet de montgolfières, on en parle ?). Devant ces séquences d’une fainéantise narrative sans nom, entièrement limitées à cadrer des conversations SMS/Skype en guise de cache-misère. Devant ce qui s’apparente, en fin de compte, à la négation absolue de tout ce qui nous fait aimer le cinéma et qui nous le rend constamment vital pour mieux accompagner nos désirs d’évasion.
Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

