Parce qu'on en a jamais assez !

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Un film de
Avec

Danse traditionnelle, documentaire classique… et pourtant !

Au départ, le sujet peut surprendre : un documentaire sur les championnats du monde de danse irlandaise (les 40ème !), cela paraît aussi absurde qu’un reportage sur un concours international de la meilleure potée comtoise ou une compilation des meilleurs performeurs mondiaux de czimbalum – bref, quelque chose qui semble à la fois ennuyeux et trop typique d’une culture particulière pour avoir un impact mondial. Blague à part, même quand on sait pertinemment que ce sera plus rythmé que s’il s’agissait de potée et que le côté international est validé par l’importance de la diaspora irlandaise (ne serait-ce qu’en Amérique du Nord et en Australie), le curseur de l’enthousiasme est assez bas pour le spectateur lambda qui n’est ni un fan de danse traditionnelle ni un admirateur de culture celtique (ce qui est mon cas !). En outre, au début du film, ce curseur oscille à peine vers le haut à cause d’une facture documentaire relativement classique et parfois un tantinet figée : des témoignages face caméra alternent avec des images de répétitions ou de compétitions ainsi que, parsemés ça et là, quelques scènes de vie quotidienne ou certains plans illustratifs de « paysages ». Seul élément de départ qui vient titiller le cinéphile : un enchaînement de magnifiques gros plans de pieds dansant dans un ralenti qui promet un envoûtement possible.

Et puis, malgré tous ces a priori sur le fond comme sur la forme, la magie finit par opérer sans qu’on s’y attende ! L’intérêt surgit avant tout de la personnalité des jeunes danseurs et danseuses qu’a choisi de suivre Sue Bourne, pour la plupart attachants voire bouleversants (les plus agaçants sont finalement plus à chercher dans leur entourage !). On est également abasourdi par ce qu’on apprend sur cette discipline artistico-sportive méconnue et sur l’hallucinant investissement physique et économique que cela implique pour ces compétiteurs de l’ombre, poussés par un amour souvent inexplicable pour cette danse et par un appétit pour les honneurs (et non un appât du gain). Ces sacrifices volontaires nous scotchent, nous étonnent, nous suscitent à la fois admiration et effarement… On est également surpris quand le film fait une escale à Moscou puis, lorsqu’il nous présente un jeune Néerlandais d’origine sri-lankaise, on comprend que le succès international du spectacle « Riverdance » (créé en 1994) est une des causes de cet engouement mondial pour cette danse celtique (et on peut présumer que « Lord of the Dance », créé en 1996 par le même chorégraphe, Michael Flatley, a également une part de responsabilité).

Lorsque la deuxième partie du documentaire commence (la compétition), l’emballement du spectateur retombe de façon aussi surprenante qu’il était né lors de la première partie. Le film semble devenir plus répétitif et on commence à penser que Sue Bourne a choisi trop de personnages (8 parcours individuels, parfois croisés, auxquels s’ajoute un groupe de Russes). Heureusement, l’intérêt est regonflé régulièrement, d’abord par l’émouvant témoignage de cette petite Irlandaise qui raconte comment sa grand-mère a attendu la nouvelle de sa qualification pour les championnats du monde avant de mourir. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le côté répétitif devient lui-même intéressant quand il permet au spectateur de ressentir l’attente, le stress et les espoirs ou désillusions des compétiteurs. Cette plongée dans la compétition atteint son comble lorsque les décomptes de scores égrainent des chiffres (au départ incompréhensibles) qui dévoilent progressivement les classements… et les larmes, de déception ou de joie, que l’on finit par partager même si on n’avait aucun intérêt pour la danse irlandaise un peu plus d’une heure et demie auparavant !

Au final, l’aspect traditionnel et le rythme répétitif voire cadencé de ce documentaire collent parfaitement avec le sujet et, étonnamment, évacuent le côté kitsch de cette invraisemblable compétition (bon sang, ces perruques et paillettes, quelle horreur !) pour mieux sublimer les émotions de celles et ceux qui pratiquent cette danse hors du temps.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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