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JÉSUS, L’ENQUÊTE

Un film de Jon Gunn

Ni convaincu ni converti par cette propagande sournoise !

Dans les années 1970, Lee Strobel est journaliste d’investigation pour le "Chigago Tribune". Alors qu’il est profondément athée, son épouse Leslie se convertit progressivement au christianisme à la suite d’un incident lors duquel leur fille aurait pu mourir étouffée. Cette évolution met en danger la stabilité du couple et Lee se donne un défi : enquêter sur le Christ pour prouver qu’il n’a jamais ressuscité et démontrer ainsi que le christianisme repose sur une imposture...

Ce genre de film est un vrai défi car une problématique se pose d’une manière plus aigüe que d’habitude : une critique doit-elle (et peut-elle) s’éloigner d’un jugement personnel sur une thématique donnée ? Plus précisément ici : un athée devrait-il faire des efforts d’objectivité dans l’analyse d’un film de prosélytisme religieux ?

Essayons d’abord de lister les qualités de ce long métrage. Avouons en effet que l’interprétation est globalement réussie, que l’époque est esthétiquement bien reconstituée et que la réalisation est plutôt bien chiadée, notamment dans la façon dont sont imbriquées les deux enquêtes du journaliste : l’une purement professionnelle à propos d’un homme accusé d’avoir tiré sur un policier, l’autre plus intime au sujet de Jésus – ce parallèle se donnant pour objectif de questionner les certitudes.

Raison de plus, sous un tel vernis, de se méfier de ce qui n’est en fait qu’une propagande religieuse bien ficelée dans la forme mais terriblement contradictoire et hypocrite dans le contenu. Car il s’agit bien de propagande et il convient de traiter ce film comme tel : "Jésus, l’enquête" est produit par Pure Flix, une société américaine spécialisée dans le christianisme évangélique (qui a notamment produit "Dieu n’est pas mort" en 2014), et il est distribué en France par SAJE, globalement dans la même veine quoiqu’ayant une posture peut-être moins radicale que Pure Flix, qui peut s’avérer agressif et complotiste. Contrairement aux précédentes productions de cette société, ce nouveau film met en avant un aspect qui pourrait lui donner plus de poids : c’est adapté d’une histoire vraie (le générique final présente d’ailleurs l’évolution de la famille Strobel, l’ancien journaliste étant devenu un pasteur médiatique). Se pose alors un autre dilemme : critiquer de tels films, c’est leur donner de la visibilité, mais les ignorer, c’est le risque de n’avoir que des commentaires favorables à disposition sur la toile. Choisissons donc la première option.

L’apparence de qualité générale n’empêche pas des choix de mise en scène grotesques, comme dans ce plan où des journalistes font la queue pour utiliser un téléphone public alors que le personnage principal se faufile entre eux pour s’emparer d’un autre téléphone inutilisé juste à côté ! Certes, c’est a priori un détail mais il est peut-être révélateur de la tendance du film à mépriser certains protagonistes : ces journalistes seraient-ils moutonniers et aveugles ? Les dialogues s’efforcent parfois, de façon tantôt subtile tantôt grossière, à donner une impression de tolérance envers les différences de croyance et à prétendre que la posture chrétienne est intrinsèquement humble voire sage. Mais ce n’est qu’un trompe-l’œil car de nombreux passages s’en donnent aussi à cœur joie pour rabaisser les athées en évacuant très rapidement leurs arguments ou en les mettant en situation de faiblesse.

C’est sur ce point que le film atteint son plus haut degré d’hypocrisie : chaque fois que Lee Strobel se trouve face à un contradicteur, il perd étonnamment ses moyens et se met rapidement à douter ou à s’énerver, alors même que son portrait initial le présente comme un intellectuel talentueux et que l’on pourrait donc s’attendre à un redoutable débatteur ! Inversement, même les plus niais des personnages chrétiens semblent grandioses et intouchables – à commencer par Alfie, interprétée par L. Scott Caldwell, dont le sourire de « ravie de la crèche » rappelle un peu la mystique Rose qu’elle avait incarnée dans la série "Lost". Petit à petit, le film se plaît à peindre Strobel comme un personnage égoïste, intolérant, ronchon, frustré, rancunier, et même alcoolique et violent. En gros, le film propose trois types de non croyants : soit ils manquent de qualités humaines (forcément !), soit ils s’inclinent et se déclarent ouvertement inaptes à se confronter à la religion (comme Ray, l’ami de Strobel, ou la psychiatre incarnée par Faye Dunaway), soit ce sont des gens qui se dirigent progressivement vers une inévitable conversion ! Strobel passe par les trois phases jusqu’aux scènes finales d’une balourdise renversante. On a déjà droit dès la première partie à la conversion express de sa femme (après le fast-food, les Américains ont inventé le fast-God), mais ce revirement final est d’une niaiserie sans nom : le personnage est rabaissé à une attitude enfantine qui donne l’impression de voir une bête soumise ou un ado gêné par ses premiers émois sexuels !

Ces postures de faiblesse ou d’infériorisation de certains protagonistes sont régulières durant le film, qui ose affirmer que l’absence de croyance est liée à une souffrance alors que l’histoire montre clairement le contraire ! Il est en effet flagrant que Leslie se convertit après un traumatisme (elle a cru perdre sa fille alors qu’elle est enceinte de son deuxième enfant) et que Lee finit par lâcher les armes alors qu’il vit deux évènements bouleversants : il comprend qu’une personne sur laquelle il s’était acharné médiatiquement était innocente, et il a la preuve, au moment des obsèques de son père, que celui-ci avait beaucoup d’admiration pour son fils alors que Lee avait coupé les ponts avec lui car il lui reprochait son absence d’amour et de reconnaissance.

En fait, l’histoire se contrefiche des rapports de causalité et est une constante apologie de la pensée magique, notamment à travers Alfie et Leslie, laquelle se répète inlassablement des passages bibliques dans l’espoir que cela amène son mari dans le droit chemin. Mais le film va beaucoup plus loin et ne se contente pas d’une simple promotion de choix individuels somme toute respectables (chacun a évidemment le droit de croire et de se réfugier dans la foi pour chercher l’apaisement).

La grande malhonnêteté du film tient surtout dans sa façon de mélanger allégrement faits et croyances. Il oublie volontairement qu’une croyance ne se prouve pas et il ne se prive pas de faire comme s’il y avait une historicité incontestablement établie de la résurrection – ce qui n’est évidemment pas le cas puisque, en tant que phénomène, la résurrection ne relève pas de l’histoire ! De ce point de vue, cette propagande utilise le même type de procédé que les théories du complot : donner toutes les apparences d’un travail sérieux et brouiller les pistes pour manipuler le spectateur et lui faire avaler n’importe quoi. Or il ne peut pas y avoir d’enquête sur la « vérité religieuse » puisqu’il n’y a pas de vérité quand on est dans le domaine de la croyance. Voilà le nœud du problème : le manque de modestie de certains croyants vis-à-vis de leur propre foi. Ce film est une parfaite illustration de ce genre de dérive : croire est tout à fait respectable, mais affirmer une croyance comme une vérité vérifiable est de la pure escroquerie.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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