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L'INVESTIGATEUR

Un film de Attila Gigor

Complexité hongroise

Tibor Malkav pratique l’autopsie dans un hôpital. Il préfère les cadavres aux vivants qu’il considère comme trop imprévisibles. Une seule personne compte : sa mère qui agonise dans une chambre du même hôpital. Une opération pourrait la sauver mais Malkav n’a pas les moyens. Un personnage mystérieux lui propose alors une grosse somme d’argent pour assassiner un inconnu…

Objet lunaire et imprévisible, croisement improbable entre Polanski, Borges et une série télé allemande, ce film hongrois étonne et détonne par sa liberté de ton et la façon qu’a Attila Gigor de faire fi des conventions d’un genre ultra-codé. Le principe même de l’enquête policière est biaisé par le fait que l’investigateur, ici, travaille comme médecin légiste et non comme policier, et surtout qu’il est lui-même l’auteur du crime dont il recherche les mobiles. Tibor Malkav possède quantité de caractéristiques physiques et morales qui font de lui un être pathétique et repoussant : imposant et chauve, le regard fixe, la parole rare, et cette incapacité dérangeante à éprouver quelque sentiment que ce soit. C’est précisément pourquoi ce personnage est fascinant.

L’univers que tisse autour de lui le cinéaste n’existe pas en dehors du regard du personnage, et l’intrigue tarabiscotée qui forme la structure de l’investigation ne fait que refléter la complexité de la relation qu’entretient Tibor avec son environnement. Ainsi, l’entreprise de séduction d’une femme avec laquelle il se rend régulièrement au cinéma est mise en parallèle avec l’enquête qu’il poursuit, de manière à souligner que l’impossibilité de la première pourrait se résoudre dans la réussite de la seconde. L’intégration forcée de la femme désirée dans le déroulement de l’intrigue – en particulier à travers l’utilisation des tickets de cinéma que la demoiselle aime à conserver avec les séances – marque une collision révélatrice entre ces deux segments narratifs.

Ainsi, le film est émaillé de séquences oniriques presque « lynchiennes » où Tibor discute avec un crabe loquace, écoute une assemblée de personnages pariant sur le fin mot de l’histoire, et projette en vision les courriers qu’il reçoit de la clinique suédoise où il voudrait faire opérer sa mère ou envoyés par d’autres protagonistes. Ces instants merveilleux font plus que rythmer une intrigue sibylline (dont les enjeux se révèlent d’ailleurs très pâles en regard de la parade de personnages rencontrés sur le chemin, comme chez Polanski), ils concourent à transformer une banale enquête en quête effrénée de la connaissance de soi.

Car ce que recherche Tibor réside moins dans une solution objective dont il ne pourrait pas se satisfaire, puisqu’il est lui-même le jouet de la manipulation, que dans l’approfondissement subjectif de ses sensations et de son rapport au monde, qui culmine avec une interrogation métaphysique sur son être. Le schéma de « L’investigateur » recycle subtilement celui de l’ « Odyssée » en resserrant le cadre de l’épopée aux dimensions d’un homme solitaire : désir du retour « à la maison » (symbolisée par la mère), rencontres avec des personnages homériques (la femme est une sirène tentant de séduire Tibor malgré lui, l’entremetteur du crime se fait appeler « Cyclope »), dialogue avec les morts, longue errance existentielle. A ceci près que le Ulysse de Gigor est à la fois le héros de sa quête et la sorcière qui le retient fixement sur place.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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