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HURLEVENT

Un film de Emerald Fennell

Le vent hurle, la passion aussi

Synopsis du film

Dans les landes du Yorkshire, un homme, Mr. Earnshaw, trouve un enfant abandonné qu’il décide de recueillir et d’élever avec sa fille Catherine. Celle-ci donne à l’enfant le nom d’Heathcliff, et en dépit d’un patriarche qui finit par rejeter ce dernier en raison de son statut social et de sa culture limitée, les deux jeunes finissent par développer une relation fusionnelle, mais vite avortée… Peu après, alors que Catherine a laissé de côté ses propres sentiments amoureux au profit d’un mariage avec le riche aristocrate Edgar Linton, Heathcliff revient troubler son existence, bien décidé à se venger de ce mariage et à récupérer Catherine…

Critique du film HURLEVENT

Que diable s’est-il passé avec Emerald Fennell ? Comment la réalisatrice du prodigieux "Promising Young Woman" est-elle passée, en seulement trois films, du statut de nouvelle égérie d’un cinéma féministe vénère et puissamment incarné à celui de néo-papesse d’un cinoche baroque à fond dans le relooking provoc’ et rococo ? Le sentiment plus que mitigé qu’avait laissé le récent "Saltburn" avait clairement valeur d’avertissement au vu de tout ce qui se bouscule dans notre cortex en sortant de cette nouvelle adaptation de l’unique chef-d’œuvre littéraire d’Emily Brontë. Curieux sentiment, ni positif ni négatif à vrai dire, mais nous plaçant de facto dans une position de claquage réflexif que tout critique aspire à vivre de temps en temps – ce n’est pas rien en soi. Or, dans la mesure où Les Hauts de Hurlevent avait déjà dans le passé inspiré moult cinéastes internationaux, en très bien (chez Wyler, Buñuel ou Yoshida) comme en pas terrible (chez Fuest, Rivette ou Andrea Arnold), il était plus que tentant de devoir embrasser le démon de la comparaison. Sauf que le premier quart d’heure a de quoi prendre (un peu) par surprise, révélant par petites touches successives en quoi le résultat cochera à peu près toutes les cases d’un "Hurlevent" fidèle sous le vernis de l’infidélité (et vice versa), tel un costume d’époque qui tricherait sur sa vraie matière en la décalant sensiblement. A croire que ces petits guillemets qui encadraient le titre sur l’affiche n’étaient pas là pour faire joli.

Loin de viser la stricte transposition de l’œuvre originale en la saupoudrant ici et là de quelques épices de modernité (dont une BO assez géniale convoquant le compositeur Anthony Willis et la chanteuse Charli XCX), Fennell se livre au contraire à un amusant exercice de déconstruction, pour ne pas dire de sabordage. Non pas sur l’intrigue en elle-même, renouant là encore avec le caractère quasi insolite de sentiments violemment passionnels qui donnait tout son sel (et surtout son acidité) au livre de Brontë, mais au prix d’un énorme effet de compression sur la plupart des enjeux les plus sombres (la perversité d’Heathcliff est ici limitée au terrain sexuel et dominateur) et de l’éjection pure et simple de nombreux personnages-clés – rien de bien gênant au vu d’un livre aussi touffu en matière d’angles de lecture. Mais c’est sur le terrain exclusivement plastique que le film marque les sens (et des points). Que ce soit dans le choix des éclairages, dans la composition de ses cadres, dans la gestion quasi picturale des échelles de plan ou dans l’énergie parfois folle des mouvements de caméra, tout transpire ici la fibre baroque à plein nez, comme si Fennell, telle une sorte d’émule rococo de Baz Luhrmann (en moins tapageur, tout de même), cherchait à greffer l’ADN d’une romance pop-dark bien torturée des hormones sur un film à costumes d’époque dont il s’agirait de souiller les fibres trop repassées.

Si le film échoue quelque part, c’est bien dans cette dimension pseudo-sulfureuse qu’il voudrait touiller très fort au travers de cette romance tordue à souhait. Ici, les étreintes sont moins explicites que la façon dont la caméra capture le malaxage symbolique des matières moites et liquides (ici un épais drap mouillé, là des œufs écrabouillés sur un matelas), le sexe se fait encore plus prude que dans une dark romance à la "Cinquante nuances de Grey", et le tragique du climax final, prenant à revers la conclusion plus ou moins apaisée du livre – nous ressort le coup de l’« amour éternel » comme prétexte crypto-puritain à toute cette noirceur passionnelle qui précédait. À l’inverse, quand le film cherche à s’imprégner de son décorum stylisé pour y laisser pousser les germes d’une perversité toxique, les partis pris visuels détonnent enfin, la mise en scène de Fennell décolle pour de bon, les cadres et le découpage crachent la purée en matière de symbolique taquine (joli fondu enchaîné entre une perspective d’un salon luxueux et un cadrage quasi similaire à l’intérieur d’une maison de poupée), et les acteurs, jusqu’ici un chouïa décoratifs, arrivent tout à coup à coincer leur jeu dans un drôle d’entre-deux entre le glamour et l’outrance. C’est à ce titre qu’"Hurlevent", à force d’avancer à contre-courant des canons hollywoodiens, s’impose comme une proposition de cinéma assez gonflée. Les clivages seront bouillants, c’est évident, mais entre ça et un consensus tiède, on a vite choisi.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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