Banniere_Festival_Animation_Annecy_2020

L’HOMME SANS AGE

Mélange des genres

Quel sujet de recherche nous éclairerait le plus sur l’humanité ? Pour Dominic Matei, professeur d’université et linguiste roumain, il s’agit de comprendre l’émergence de la conscience par la découverte du protolangage. Mais à 77 ans, il se désole de n’avoir pas achevé l’œuvre de sa vie, jusqu’au jour où, après avoir été frappé par la foudre, il rajeunit de façon fulgurante. Ce miracle suscite l’intérêt des nazis, puis des Américains – plongés en pleine guerre froide – et va contraindre Dominic à fuir, à se réfugier derrière des identités usurpées, afin de poursuivre son unique but. Mais le plus formidable est le décuplement de ses facultés intellectuelles. Il va s’appuyer sur le souvenir d’une femme perdue, la complicité d’une maîtresse et le possible sacrifice de celle qu’il a retrouvée pour tenter de réaliser son rêve : décrypter les origines du langage…

L’intérêt de « L’homme sans âge » réside clairement dans la mise en place de différentes atmosphères (de l’angoisse nazie, à l’expédition scientifique en Inde en passant par le romantisme maltais) qui se succèdent dans le tourbillon des réactions et des lubies de Dominic. Mais tout au long du récit, Coppola maintient, et c’est là la force de son film, une cohérence, une unité impeccable entre les scènes, les ambiances. L’habileté de la narration est frappante : la trame se révèle extraordinairement dense, suivant la vivacité d’esprit de Dominic, dont les réflexions oscillent entre sa conscience et ses ambitions de chercheur. Là où Coppola imprime à son « Youth without Youth » (titre original) une cohésion si remarquable, c’est dans la magnifique unicité qui joint l’ensemble de ses séquences : un ensemble visuel qui s’inscrit dans une recherche de jeu sur l’image et une volonté jusqu’au-boutiste de retranscrire le fourmillement des pensées qui submergent le professeur Matei qu’une seconde jeunesse ne suffit pas à rassasier de connaissances.

La quête d’un homme acharné :

La performance, ou plutôt les performances de Tim Roth sont à consacrer (nous ne parlons pas déjà d’Oscars, mais peut-être serait-il en droit d’y penser) tant il épouse à merveille le postulat artistique du film : son jeu est multiple et à tout instant changeant, et il parvient à nous impressionner (au sens photographique) de cette sensation de voyage dans le temps et dans diverses ambiances. Après son électrocution qui l’a transformé, il lutte contre un double de lui-même à la logique extrémiste voire destructrice et se nourrit de l’humanité de ceux qui vont l’accompagner dans sa fuite : d’abord son médecin roumain (le très sympathique Bruno Ganz), puis la « femme de la chambre 6 » que Coppola rend par sa façon de filmer mystérieuse et étonnamment fascinante, et enfin Veronica (la très belle Alexandra Maria Lara, vue récemment dans Control). Frappée d’un mal inconnu qui lui permet de traverser à rebours l’évolution du langage lors de transes incontrôlées, elle incarne pour Dominic l’aboutissement de ses recherches. C’est là qu’intervient son sens éthique : une question primordiale du film est de savoir si la science justifie le sacrifice d’âmes humaines… Cet homme convaincu va se remettre en cause et la confusion mentale - toujours sensiblement imprimée sur la pellicule - va s’immiscer dans le film et prendre la place de la recherche fiévreuse des débuts.

La métaphore filée des roses (qui ornent d’ailleurs l’affiche du film) m’a semblée un peu superflue voire pesante, notamment dans la séquence finale. Mais on pardonnera volontiers ce léger écart pour retenir de « L’homme sans âge » un plaisant moment de poésie. Au delà de son travail de réflexion sur les liens entre amour et savoir, sur l’empire que nous pouvons avoir ou non sur les évènements, on retiendra du dernier film de Francis Ford Coppola sa beauté onirique, parfois à la limite du fantastique. Il ne faut pas craindre d’être déstabilisé par cette œuvre d’une originalité de mise en scène un peu folle et dont le propos, au premier abord très sérieux, est parsemé de notes d’un humour que l’on appréciera assez vite pour adhérer totalement à l’univers de Dominic Matei et en arriver à s’identifier dangereusement à lui, dans les méandres de ses hésitations salvatrices.

Auxence MOULIN
Guillaume BERNARD
Camille ROLLAND
Margot JANIN

Lycée Saint-ExupéryEnvoyer un message au rédacteur

Laisser un commentaire