HAYAT
Un drame turc autour de l'indépendance de la femme, d'une rare intensité
Synopsis du film
Constatant la disparition de sa fiancée, Hicran, le jeune Riza tente de ne pas perdre la face devant ses amis, parlant de séparation d’un commun accord. Mais, blessé et déroute par sa fugue, il décide de partir à sa recherche à Istanbul, ville tentaculaire, où il finit par croiser des personnes qui l’auraient croisée…
Critique du film HAYAT
Tourné fin 2021 dans plusieurs villes de Turquie (Istanbul, Sinop et Boyabat), ce qui explique le port de masques dans certaines scènes du premier segment, "Hayat" (ou "La vie" en français) est un film turc en trois parties, séparées à chaque fois d'une ellipse qui ne précise aucune temporalité, créant une sensation d’étrangeté. Projet de longue haleine, imaginé en 2001, puis prêt à être tourné en 2003, il aura fallu cependant presque 20 ans avant que ce drame autour d'une femme jamais vraiment libre, ne soit achevé. Captant les passions ou les rébellions qui couvent, Zeki Demirkubuz, qui entre temps a réalisé pas moins de 5 autres longs, préfère le calme à l'explosion. Il se concentre d'ailleurs d'abord sur le personnage de Riza, le fiancé abandonné, avant d'introduire tardivement Hicran, sujet central du film. Promise à un mariage arrangé qui déclencha sa fugue, confrontée par cet homme blessé en apparence flegmatique mais partant étrangement à sa recherche, aux prises avec un amant visiblement violent, se rebellant face à un père violent, ou dans une relation éteinte avec un homme plus âgé, celle-ci incarne une liberté contrainte par les décisions et névroses des hommes, mais affirmée au moins verbalement.
Car c'est dans les relations de ceux-ci à la femme, qu'elle soit conquête, descendance ou épouse, que le métrage trouve toute sa portée féministe, les hommes ne cessant de l'enfermer, dans un rôle d'obéissance et de fidélité supposée, donnant lieu à suspicion, mépris, tentative de contrôle voire violence. Ainsi le personnage d'Hicran se redéfinit sans cesse au fil d'un récit qui l'enferme peu à peu, jusqu'au surprenant épilogue. Calculant chacun de ses cadres, le réalisateur prend son temps pour développer chaque mouvement de caméra, imposant au film un rythme faussement serein, dans une absence globale de musique. Disposant deux rêves, aux aspects symétriques, au sein d'un récit plutôt implacable avec les comportements des hommes (lâches, menteurs, jaloux, manipulateurs, excessifs...), Zeki Demirkubuz fait aussi pointer ponctuellement une douce musique (piano et violon) lors de quelques moments de transition, à l’importance toute particulière. Résulte de ce film fleuve un passionnant portrait d'une femme insoumise, à la tension permanente et à l'émotion ténue.
Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur
