EMBARQUEMENT IMMÉDIAT
Vol au-dessus d’un nid de cocus
Synopsis du film
Après 3 mois de séparation de l’homme qu’il a aimé, Benji ne s’en sort pas, il boit, il abuse de Grindr, fantasme même sur son collègue hétéro. Mais pour lui, tout ça, c’est juste un moyen d’échapper à cet ex qu’il n’arrive pas à oublier. Pourtant, comme lui rabâche sa mère, il va maintenant falloir qu’il se sorte de cette histoire et qu’il avance…
Critique du film EMBARQUEMENT IMMÉDIAT
"Embarquement immédiat" est un nouveau film gay sur le chagrin d’amour, la dépression post-rupture, sorte de suite à "Call me by your name", une fois que l’histoire d’amour se termine mal car les sentiments n’étaient pas partagés… Neil Ely et Lloyd Eyre-Morgan (crédités comme coscénaristes, coréalisateurs et coproducteurs) se confient sur leur histoire personnelle dans cet "Embarquement immédiat" pour dire stop aux salauds manipulateurs. Ils ont ainsi été chercher dans leurs propres expériences pour réaliser ce film sur les histoires d’amour vibrantes mais durablement toxiques, ici entre un gay sensible et un bellâtre charmeur mais menteur, perdu dans sa tête et dans son cœur.
Sur le papier, les ingrédients sont donc là : un aéroport, une rencontre entre un Benji pas trop sûr de lui et un Jake musclé et dominateur, une histoire d’amour naissante mais une vision diamétralement opposée du concept de leur relation : d’un côté Benji tombant un peu plus amoureux à chaque nouveau rendez-vous, quand de l’autre Jake insiste sur le fait qu’il s’agit d’un moment pour profiter et s’amuser, sans s’engager… ce dernier se privant bien de tout raconter sur sa situation amoureuse. Alors quand tout cela commence à aller trop loin pour le malabar, l’inévitable fin arrive et la déprime avec, pour Benji qui y avait trop mis de sa personne.
Le décor étant planté, il convient maintenant au film d’expliquer comment tout cela a bien pu arriver, se passer, et quelles sont les pistes pour échapper à cet enfer. "Embarquement immédiat" adopte ainsi l’aller-retour permanent entre le présent et le passé : le présent sombre de la dépression, de l’alcoolisme et du dangereux laisser-aller ; le passé récent de l’idylle amoureuse pour laquelle le couple est parfois filmé derrière les barreaux d’un escalier ou d’un portail signifiant l’état dans lequel se trouve Benji, littéralement prisonnier de l’amour et de cette relation toxique ; et le passé éloigné de l’adolescence des protagonistes, censé apporter des clés de compréhension à leur vécu, bien que rien de bien original (les précédents copains toxiques de Benji et le traumatisme d’un père absent pour Jake)…
Le film alterne constamment entre une love story un peu mielleuse et un drame sombre sous acide. "Embarquement immédiat" c’est un peu comme si "Heartstopper" était réalisé par Danny Boyle, époque déjantée "The Beach" et "Trainspotting" ! On est parfois désorienté face à la lourdeur d’une scène de violence sexuelle qui précède la légèreté d’une scène avec un Jake torse nu coupant du bois dans la forêt au ralenti… Des alliances de styles parfois bien, parfois mal assorties. D’autant que le film cherche tout du long à se donner un genre avec un rythme endiablé et un montage cut poussifs ainsi que des split-screens et des surimpressions de dessins animés souvent gadgets et inutiles, ce qu’est également la voix-off assommante du narrateur. Les Anglais Neil Ely et Lloyd Eyre-Morgan ont voulu en faire des turbo caisses, en oubliant parfois que less is more !
Finalement, ce sont les personnages principaux qui sont le plus intéressant à analyser. Plus complexes que ce que le synopsis pouvait laisser entrevoir, leur relation rappelle celle des protagonistes du récent film "Pillion", avec toutefois beaucoup moins de réussite que la pépite de Harry Lighton. Benji et Jake ont chacun leur zone d’ombre et part de responsabilité dans cette aventure sans lendemain. Le premier entretient les travers qu’il a toujours connus, quand le second s’interdit d’être lui-même et heureux. Tous deux sont des victimes consentantes de leur propre histoire. Et ce ne sera pas forcément celui qui est dans la meilleure posture qui s’en sortira finalement le mieux.
"Embarquement immédiat" sait aborder les sujets contemporains en traitant de toxicité amoureuse, de charge mentale dans la rupture, de dépression, de violence sexuelle voire de chemsex… des fléaux qui parlent aux générations d’aujourd’hui. Traiter de ces thèmes en mélangeant les tons, entre une noirceur et un second degré presque fantaisiste est un pari osé, qui fonctionne par moments mais dérape à d’autres. N’empêche que l’énergie fait plaisir à l’écran. On sent l’équipe investie et pleinement engagée dans ce projet. Cette petite production britannique, si elle n’arrive pas à la hauteur d’une comédie comme "Pride" ou d’un drame intime comme "Week-end" fait son petit effet. Un premier long-métrage bancal, mais peut-être pour le décollage vers un deuxième mieux équilibré.
Mathieu PayanEnvoyer un message au rédacteur
