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EEGA, LA MOUCHE VENGERESSE

Un film de S.S. Rajamouli

De quoi rester mouche bée !

Synopsis du film

Amoureux fou de sa voisine Bindu, le jeune et fantasque Nani se rend compte hélas trop tard que celle-ci est convoitée par Sudeep, un businessman sans la moindre scrupule. Ce dernier, vexé d’être en concurrence avec un autre, élimine rapidement son rival… lequel se réincarne subitement sous la forme d’une mouche domestique. Animé d’une rage vengeresse et d’un amour plus qu’intact pour Bindu, Nani va s’acharner à rendre la vie de Sudeep infernale, aidé en cela par Bindu qui comprend vite l’identité réelle de ce malicieux insecte volant qui ne cesse de lui tourner autour…

Critique du film EEGA, LA MOUCHE VENGERESSE

Il aura fallu un peu moins d’une décennie pour que le simple nom de S.S. Rajamouli suffise à coller illico sur la face des cinéphiles du monde entier un sourire digne du chat d’"Alice au Pays des Merveilles". Parce que le bonhomme aura suffi, avec un seul film (le fameux et oscarisé "RRR") ayant réussi à faire le tour de la planète, à imposer pour de bon la force de frappe d’une industrie cinématographique indienne prompte à damer le pion des cinéphilies de tous horizons ? Non, car ce que l’on regroupe en général sous le terme « Bollywood » ne cible en réalité qu’une partie – en l’occurrence l’industrie hindi propre à la région de Bombay – de ce qui caractérise le cinéma indien. Oui, car Rajamouli, chantre n°1 de la production cinématographique télougou (propre à l’Est de l’Inde), a su déballer sur une petite dizaine de films une conception du cinéma populaire riche d’une surpuissance à décorner les bœufs d’Hollywood et de Hong Kong, et ce sans aucune limite imposée à son imaginaire et à sa quête de spectacle. Avec lui, il n’est pas juste question d’artisanat au sens le plus noble du terme mais surtout d’un grand spectacle reconfiguré en art premier pour les cinq sens du spectateur. Il n’est pas question de rythme, mais de célérité à l’état pur. Et il ne faut pas parler de grandeur, mais de démesure. À tel point que n’importe quelle fresque de Cecil B. DeMille ou de David Lean passe à côté pour le film d’auteur le plus austère et minimaliste de Hong Sang-soo.

Fidèle au mantra scénaristique à la sauce Rajamouli, selon lequel un héros simple (en l’occurrence ici un sacré benêt !) devient l’objet et le moteur d’une quête mythologique aux proportions toujours plus insensées, "Eega" reste surtout connecté aux croyances locales, plus précisément à ces histoires de métamorphose que certains esprits occidentaux pourraient rattacher au concept de « métempsychose ». Avec comme postulat de base la réincarnation en mouche vengeresse d’un pauvre niais tué pour avoir aimé une superbe jeune femme convoitée par un riche frimeur cochant toutes les cases du salaud intégral (celui qui en fait des caisses et qu’on jouit de voir subir les pires outrages !), Rajamouli ne donne pourtant pas dans la théorie ou dans l’analyse. Avoir comme base de travail un script très simple aux enjeux accessibles au plus grand nombre lui permet de se concentrer pleinement sur ce qui l’intéresse vraiment, à savoir une quête de mouvement perpétuel, tant graphique que narratif, qui joue à loisir sur les rapports d’échelle. Touiller à nouveau les thèmes antédiluviens de l’amour et de la vengeance ? Soit, mais jamais les avait-on vus réinventés avec un tel degré de folie et d’inventivité, avec une telle vitesse d’exécution par laquelle chaque idée improbable active la machine à jubiler, avec une liberté de ton qui fait se confronter des antipodes (au hasard, un humour de maternelle et un amas de violence sadique) sans que l’un ne fasse tâche vis-à-vis de l’autre.

À vrai dire, on ne peut qu’aller dans le sens de ce que Christophe Gans a pu dire en reliant "Eega" au "E.T." de Spielberg (lequel n’a pas tari d’éloges sur le travail de Rajamouli), tant les deux films partent d’un postulat kamikaze (en gros, nous attacher à une créature peu propice à l’identification) pour en extraire une universalité fracassante du propos et des émotions. Le choix d’une narration construite sur le mode du conte (un père raconte une histoire folle à son enfant) clarifie l’enjeu suprême : d’abord il faut « croire », ensuite on peut « comprendre » (et encore, on n’est pas obligé). Et question croyance, qu’importe si la « perfection » (dans le sens de la pure « technique ») reste discutable chez Rajamouli. Tant pis si les SFX ont toujours l’air d’être finis à la pisse. Tant pis si les acteurs abusent des œillades forcées comme s’ils étaient sous crack. Tant pis si les numéros musicaux (paroles comprises !) ont le chic pour provoquer un fou rire incontrôlable. Point de pinaillage de mauvaise augure face à un effet de centrifugeuse tutoyé de la première à la dernière seconde, la rythmique ahurissante de la chose suffisant à tout aspirer sur son passage et à pulvériser chaque obstacle quitte à s’abîmer soi-même. L’analogie avec un rollercoaster qui provoquerait mille et une sensations sans que l’on puisse prendre le temps d’en déceler les fondations branlantes s’impose d’elle-même. Et surtout, comme chez les cinéastes des origines, l’artisanat ne se cache pas. Il se voit, s’exhibe, se revendique fièrement comme tel, et se sentir familier du truc qui se cache derrière ne casse en rien l’effet redoutable qui le sous-tend. Question de sincérité et de croyance en son art, sans doute.

De cette locomotive ultra-créative dont "Eega" constitue l’un des plus beaux fleurons, et ce alors que tant d’autres ne cessent de débarquer au compte-gouttes par le biais des festivals ou des sorties Blu-ray (jetez-vous d’urgence sur le diptyque "Baahubali", par pitié !), on peut aujourd’hui avoir autant de raisons de se réjouir (tout ce que l’on vient de dire, en somme) que d’interrogations quant à sa durée de vie hors de ses frontières locales. Peut-être que le fait de considérer quasi unanimement Rajamouli comme l’égal indien de Tsui Hark est un premier signe qui ne ment pas. Car celui qui restera à jamais comme le fer de lance de la Nouvelle Vague HK (avec tout ce que cela suppose d’expérimentations sur le langage filmique) peine désormais à masquer ses éternelles faiblesses de conteur derrière le ressassement d’audaces de mise en scène déjà usitées et donc fatalement prévisibles. De facto, est-ce que ce cinéma télougou ne carburant qu’aux idées folles et aux récits aussi surcodifiés que leurs enjeux (avec des structures narratives plus ou moins identiques d’un film à l’autre) ne risque pas d’épuiser et de lasser son public aussi vite qu’il nous a épuisé de bonheur à la découverte ? On laissera au temps le soin d’en juger, avec l’espoir de s’être trompé en définitive. Pour le moment, la jubilation est de rigueur, et on ne va pas s’en priver.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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