DRACULA
Akoibon ?
Synopsis du film
En 1480, en Roumanie, le prince Vladimir se détourne de Dieu après la mort de sa femme bien-aimée et se retrouve transformé en vampire. Devenu le comte Dracula, il va alors se lancer à la recherche de sa réincarnation à travers le monde. Plus de 400 ans plus tard, au XIXème siècle, il apprend l’existence d’une jeune femme ressemblant trait pour trait à sa défunte épouse et résidant à Paris…
Critique du film DRACULA
Tous les signes étaient réunis pour nous faire redouter sinon le pire, en tout cas l’assombrissement d’un ciel cinéphile que l’on sait si fragile. Voir la plus célèbre icône de la mythologie vampirique se faire à nouveau refaire le portrait alors que l’on pensait avoir déjà fait le tour de la question depuis quelques décennies, ce n’était en effet pas sans risque. Surtout quand la démarche provient d’un cinéaste aussi clivant et controversé que Luc Besson. Après son très émouvant "Dogman" et son irregardable "June & John", que pouvait-il apporter de neuf à l’œuvre mythifiée de Bram Stoker, surtout après que le grand Dario Argento n’ait réussi qu’à se fracasser violemment les canines sur un tel mythe ? Et surtout, à quoi bon ? Répondre par la seule existence de la version réalisée par Francis Ford Coppola en 1992 tombe déjà sous le sens. Non seulement parce qu’elle avait tout assimilé de l’âme du roman initial en plus d’oser de petites libertés en accord avec le propos, mais aussi parce qu’en superposant une déchirante dimension romantique à un regard quasi proustien sur le temps et le 7ème Art lui-même (de l’apparition du cinématographe aux expérimentations graphiques qui lui sont propres), le cinéaste d’"Apocalypse Now" avait su amplifier, synthétiser et théoriser de façon très personnelle tous les thèmes et les sous-enjeux du livre de Stoker.
Quant bien même il souhaitait minimiser l’horreur au profit de la romance dans ce qui semblait apparaître à ses yeux comme la « love-story ultime », Besson n’a finalement accouché que d’un bis repetita d’une profonde inutilité, semblant plus proche d’un digest pour public rajeuni que d’une relecture véritablement personnelle. Le seul angle à mettre à son crédit est d’avoir fait de Dracula le meurtrier accidentel de son épouse, réincarnant de facto ce dernier en figure tragique rentrant en guerre moins contre Dieu que contre lui-même. Sauf que cette idée, très séduisante en soi, est noyée d’entrée au sein d’une introduction beaucoup trop expéditive située dans un décor des Carpates qui manque d’ampleur et de cohésion. Pour résumer l’affaire, la compression des enjeux introductifs et l’action saucissonnée via des plans trop succincts ne fait qu’accélérer inutilement l’exposition à la manière d’une bande-annonce, la bataille inaugurale paraît avoir été tournée à côté d’une ferme en Normandie, et les raccords météorologiques sont absurdes à souhait (ciel ensoleillé pour le champ, contre-jour rougeâtre pour le contrechamp !). La suite va-t-elle relever le niveau ? Ou tout du moins tenter d’apporter singularité et personnalité dans l’exploration des thèmes ? Ni l’un ni l’autre (bien au contraire).
Ce qui frappe le plus à la vision de "Dracula", c’est d’y retrouver le côté obscur de Besson lorsque lui vient l’idée d’adapter des œuvres qui ne viennent pas directement de lui. Pour le coup, on ne parle pas de "Valérian" (adaptation parfaite et encore aujourd’hui sa plus belle réussite artistique), mais plutôt de l’outrage autrefois commis envers l’œuvre de Tardi avec "Adèle Blanc-Sec". Soit un décorum ancien et des costumes d’époque chiadés au possible, ainsi qu’une musique en accord parfait avec le ton et le sujet (la collaboration inattendue avec Danny Elfman fait ici souvent merveille), mais à côté de quoi tout fait figure de déconfiture et de renoncement cinématographique total. Tout au long d’une narration aussi bavarde que ma boulangère, toute velléité de mise en scène se voit sans cesse anéantie au profit de dialogues omniprésents, se bornant à surexpliquer tout ce qui n’a pas besoin de l’être (action déjà visible à l’écran, codes du genre déjà assimilés par instinct et/ou par voie cinéphile, voire même l’explication de ce qu’est un « vampire » !), le tout avec des comédiens coincés et mal doublés dont l’expression « surjouer le minimum syndical » pourrait suffire à qualifier le travail d’actorat. Quant à Caleb Landry Jones, auparavant si phénoménal dans "Dogman", il se contente hélas de singer la performance baroque de Gary Oldman au travers de deux ou trois expressions faciales identiques.
Le sentiment de précipitation narrative que l’on évoquait ci-dessus est en tout cas ce qui domine et guide le résultat, presque comme si chaque scène n’était construite que pour accélérer l’apparition de la suivante, ne laissant jamais ainsi au spectateur le temps de profiter d’un cadre, d’une ambiance ou d’un simple instant dialogué. Tout va trop vite. Et cela se ressent aussi dans l’exécution même des scènes, plus précisément dans le timing nécessaire à leur crédibilisation. Si l’on sauve volontiers une scène finale assez poétique, ainsi que cette belle vision graphique d’une pyramide de religieuses en état de transe, le ridicule prend trop souvent le dessus au travers de moments que l’on jurerait extraits d’une parodie involontaire. Ce montage répété sur Dracula qui essaie plusieurs fois de suite de mourir en se jetant dans le vide et en atterrissant à chaque fois sur de la poudreuse ? Juste un mauvais trait d’humour qui sonne faux avec le reste. Ce montage musical sur Dracula qui fait danser les riches duchesses de France avec son parfum magique dans des intérieurs à la "Ridicule" ? On aimerait en rire si ce n’était pas juste pathétique à regarder. Ce déplacement de la rencontre entre Dracula et Mina vers une visite de fête foraine ? Juste une péripétie inconséquente où les effets s’enchaînent pour mieux s’annuler. Et ce coup de foudre de Mina, de plus en plus transie d’amour pour Dracula ? Impossible d’y croire, car cela surgit comme ça, d’un coup, sans prévenir. Presque un gag en soi. Erreur fatale.
Mais en fin de compte, la pilule la plus dure à avaler reste quand même d’entendre Besson affirmer à nos confrères qu’il se serait emparé de cette histoire pour la faire sienne « sans penser aux films précédents car je ne suis pas vraiment cinéphile ». Ceux qui suivent son parcours de réalisateur depuis "Le Dernier Combat" savent que c’est faux. Non seulement les cinéphilies de tout horizon n’ont jamais cessé de le charmer et de le travailler (les ¾ des productions EuropaCorp en attestent), mais travailler et revisiter les codes d’un genre précis fait partie de son ADN de cinéaste (il suffirait d’analyser chaque scène de "Léon" ou du "Cinquième élément" pour le démontrer). Pendant très longtemps (et désormais de façon beaucoup trop rare), sa force et sa singularité de cinéaste furent à dénicher dans cet alliage de références cinéphiles et de naïveté revendiquée, capable de servir un genre codifié et de lui apporter sinon de la nouveauté, en tout cas un autre regard à hauteur d’enfant (ou de grand enfant), propice à l’évasion, voire à l’émerveillement.
Or, à cause de sa dimension de catalogue d’images et de poncifs déjà recyclés en boucle depuis des décennies, "Dracula" met à mal la candeur supposée d’un cinéaste continuellement poussé à contredire les accusations de plagiat à son encontre. En plus d’une affiche déjà accusée d’imiter grossièrement celle du "Nosferatu" de Robert Eggers, le film n’a de cesse de picorer à droite et à gauche, que ce soit du côté de chez Disney (les gargouilles serviables du "Bossu de Notre-Dame", un château « hanté » de solitude romantique en mode "La Belle et la Bête"...) ou des classiques du genre (de "L’Exorciste" à "Van Helsing" en passant bien sûr par le film de Coppola). Sans oublier l’emprunt le plus flagrant : en rendant son vampire centenaire capable d’envoûter autrui à l’aide d’un parfum spécial, le spectre de l’adaptation du "Parfum" par Tom Tykwer s’invite dans la danse de la façon la plus outrancière possible – on a même droit aux chromos sur les champs de lavande provençaux et sur le Ponte Vecchio de Florence ! Tout ça pour dire qu’en fin de compte, on connaît déjà tout ça. On a déjà vu tout ça. Et on espérait voir tout sauf ça.
Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur




