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DEUX VIES PLUS UNE

Un film de Idit Cebula

Un film où l'on se reconnaît forcément

Eliane (Emmanuelle Devos) est institutrice dans une petite école parisienne. Elle aime son métier, toutefois sans grande conviction. Elle vit dans un petit appartement qu’elle partage avec son époux (Gérard Darmon), un homme un peu trop protecteur, et leur fille, une adolescente comme tant d’autres. Eliane est aussi d’origine juive. Elle visite régulièrement son père au cimetière et dîne avec sa mère et tout le reste de la famille une fois par semaine. Avec une régularité inébranlable. Or Eliane a un jardin secret. Ses journées à l’école, sa routine familiale, les visions fantaisistes qui l’animent, elle les retranscrit jour après jour dans ses carnets. Eliane aime ce qui l’entoure mais elle rêve d’autre chose. Une séance de dédicace d’un auteur dans une librairie change le cours sa vie. Elle trouve alors le courage d’envoyer son manuscrit à des éditeurs...

Le thème de ce joli film est somme toute bien banal. Qui n’a jamais rêvé d’être vraiment soi-même, de concilier sa vie actuelle avec celle de ses rêves, d’aller au bout de ses projets les plus personnels ? "Deux vies plus une" nous séduit parce qu’il décrit l’inflexion d’une trajectoire qui nous est familière, la rupture d’une banalité quotidienne qui est la nôtre.

La réalisatrice Idit Cébula nous prend la main et nous porte tout doucement dans le monde de son héroïne, sans nous brusquer ni chercher à nous subjuguer par un destin héroïque. La réalisation, intimiste, sublime les instants simples et pourtant décisifs qui ponctuent le parcours initiatique d’Eliane. Ses échappées mentales apparaissent lors de scènes fantaisistes rafraîchissantes, notamment celles où elle se confie à son père, tranquillement assis sur sa propre stèle, ou celles où sa mère, une vieille femme juive mi-affectueuse mi-envahissante, apparaît dans les situations les plus incongrues.

L’identité juive constitue un thème important du film. Il se révèle avec fracas lors des scènes de repas familial, où l’on parle de rhumatismes, où l’on commente les plats et où l’on y va de sa petite nostalgie. Ces scènes hautes en couleur, où Michel Jonasz (qui interprète le frère d’Eliane) affiche une bonhomie réjouissante, oscillent en permanence entre caricature et réalisme. Cette peinture du judaïsme, directement inspirée du vécu de la réalisatrice, vise surtout à créer le vide autour d’Eliane, à la faire apparaître encore plus seule et plus étrangère.

Pour son premier long métrage, Idit Cébula accomplit un brillant travail. Elle parvient à nous divertir avec des choses simples, qui deviennent belles parce qu’interprétées avec beaucoup de sincérité. Emmanuelle Devos, dotée d’un naturel désarmant, s’accorde parfaitement avec Gérard Darmon, émouvant de fragilité. Elle incarne l’héroïne d’aujourd’hui : une quarantenaire arrivée au carrefour de sa vie, une personne simple à l’extérieur et riche à l’intérieur, profondément humble et secrète, et pourtant grisée dès qu’elle se laisse glisser au-delà des limites qu’elle s’est toujours imposées.

C’est du déjà vu, déjà vécu, mais il faut bien admettre que le plaisir est là du début à la fin.

Sylvia GrandgirardEnvoyer un message au rédacteur

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