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DETACHMENT

Un film de Tony Kaye

L’homme de passage

C’est le premier jour pour Henry Barthes, professeur remplaçant, nouvellement muté dans un lycée difficile de la banlieue new-yorkaise. Ses élèves ont peu d’ambition à l’exception de la jeune Meredith, délaissée par ses camarades et qui trouve en la photographie un moyen d’expression et d’évasion. Hors des murs de l’école, Henry rencontre Erica, une jeune fille de la rue qu’il décide de prendre sous son aile…

Treize ans que l’on attendait le retour de Tony Kaye, le réalisateur de « American History X », son premier long-métrage. Seul son documentaire sur l’avortement « Lake of fire », inédit dans nos salles, a été projeté en 2008 au festival de Deauville. C’est d’ailleurs dans ce même festival qu'il a présenté l’an dernier en avant-première, son nouveau film « Detachment » et où il a décroché pas moins de deux trophées : le prix de la critique internationale et celui de la révélation Cartier.

Tony Kaye affectionne particulièrement les questions d’ordre moral et social. Il l’avait montré dès son premier film qui abordait frontalement, et avec un certain brio, les questions liées au racisme. Ici, en mettant en scène un professeur remplaçant, confronté à la jeunesse et à son ego, Tony Kaye traite de la responsabilité et de l’éducation. Pour incarner ce personnage tourmenté, Adrien Brody prête ses traits, son être et y met toutes ses tripes. Le réalisateur obtient le meilleur de l’acteur déjà oscarisé et césarisé pour son interprétation dans « Le Pianiste » de Roman Polanski. Henry Barthes est, pour sûr, le plus beau rôle qui lui ait été proposé de jouer depuis ce film datant de 2002.

Barthes est un personnage complexe. Impassible, il n’exprime que peu d’émotions dans son comportement vis-à-vis de ses élèves et de ses collègues professeurs. Il n’est pas plus enthousiaste dans sa vie sociale. Solitaire, célibataire, sans enfants, ni amis, il vit dans un petit appartement aussi blanc que sont les murs de hôpital où se trouve son grand-père sénile. Dernière branche qui le raccroche aux racines familiales, le vieux ne cesse de parler de sa fille, disparue alors qu’Henry n’était encore qu’un jeune enfant. Cette mort les hante profondément tous les deux. Impassible, certainement, mais placide, aucunement ! Henry déborde d’excès de colère, sans connaître de juste milieu. Tony Kaye joue joliment avec le tableau noir de la salle de classe comme le reflet des émotions de Henry dans des animations à la craie qui ponctuent régulièrement le film.

Un film qui fait une large place à la figure paternaliste. À la fois complètement absente (Henry n’a pas de père, celui-ci ayant quitté le foyer familial très tôt), elle est aussi très présente car il joue lui-même ce rôle au quotidien. En tant que prof d’abord, auprès de ses élèves à qui il enseigne un savoir et propose surtout l’opportunité d’un avenir meilleur et, ensuite, dans l’épisode qui le conduit à recueillir une jeune fille de la rue chez lui. Toute la contradiction du personnage intervient quand on comprend qu’il n’est que de passage : de passage dans le lycée où il remplace temporairement un collègue, de passage dans la vie de cette fille qui attend plus que ce qu’il pourra lui offrir. Toute sa vie semble n’être qu’une suite d’inachevés.

Et le scénario de poser la question de la responsabilité… Celle du père – le vrai et celui de substitution – celle de l’enseignant, celle des parents aussi. Dans une longue scène au lycée, ces derniers se font attendre pour la réunion parents-professeurs annuelle. Couloirs déserts, salles vides. « Mais où sont-ils ? », demande une enseignante désabusée qui rappelle que la situation n’a pas toujours été ainsi. En cela, le film se veut être une photographie instantanée de l’état du système éducatif actuel. Comment les jeunes peuvent-ils y adhérer, comment peuvent-ils prendre du plaisir à apprendre, si les parents ne s’impliquent pas directement dans l’enseignement ? La question de la responsabilité s’élargit sur le thème de l’éducation, qui vit une crise sans précédent et qui est purement occultée par une autre crise : celle financière. Pourtant, n’est-ce pas l’éducation le meilleur remède contre les maux de notre société ?

D’après un scénario de Carl Lund, lui-même enseignant, Tony Kaye arrive à faire vivre tous les personnages de son film, à nous intéresser à leur destin, leur rêve, leur désillusion… Sa partition dure, émouvante, réaliste, se penche sur trois générations qui souffrent et qui ne trouvent pas leur place dans notre société... Impossible de passer à côté de Meredith (interprétée par Betty Kaye, la fille du réalisateur) en jeune élève artiste en mal de reconnaissance. Impossible non plus de ne pas tomber en amour pour Erica, jeune fille abandonnée à la rue (et quel talent de la part de Sami Gayle, véritable révélation dont c’est le premier rôle au cinéma). Même l’ensemble du corps enseignant prend vie grâce à Tim Blake Nelson, James Caan, Lucy Liu ou encore Marcia Gay Harden en principal d’école. C’est aussi cela le génie de Tony Kaye : faire quatre ou cinq films en un seul chef d’œuvre !

Mathieu PayanEnvoyer un message au rédacteur

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