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LA DERNIÈRE MAISON SUR LA GAUCHE

Un film de Dennis Iliadis

La maison sur la gauche réserve une frayeur adroite

Les Collingwood possèdent une maison isolée, sur les berges d’un paisible lac. C’est là qu’un soir, leur fille Mari et sa copine Paige se font enlever par un psychopathe évadé, Krug, sa compagne Sadie, son frère Francis et son fils, Justin. Elles sont toutes deux laissées pour mortes. La bande de sadiques trouve alors refuge dans la maison des parents de Mari pour y passer la nuit…

Encore un remake, dira-t-on. Encore une variante sur un film sorti dans les années soixante-dix, entendra-t-on. Et qui plus est, produit par le réalisateur de l’époque, Wes Craven, accompagné du grand Sean S. Cunningham. C’est un peu comme si Tobe Hooper avait participé au financement du (médiocre) remake de son « Massacre à la tronçonneuse », mais en pire. Sauf que. Sauf que les films de Craven des 70’s gagnent à être « remakés », la preuve déjà avec « La colline a des yeux » par Alexandre Aja, la preuve encore avec cette « Dernière maison sur la gauche » qui fout bien les jetons, là où l’original, permettons-nous de le dire, ne cassait pas trois pattes à un canard.

Amusant, d’ailleurs, que ce début de XXIe siècle aime tant revenir sur ce genre très prisé que fût le « survival » de la grande époque, remis au goût du jour à coups de téléphones portables qu’on prend bien soin de casser avant qu’ils ne retrouvent du réseau, au cas où l’isolement ne suffirait pas à empêcher les communications. Certes, les portables n’existaient pas du temps de Craven mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi ces variantes contemporaines sont d’un meilleur tenant que leurs modèles désuets.

La faute à une Amérique en crise, rendue craintive par ses politiques, effrayée non plus par l’invasion étrangère de son sacro-saint territoire mais par l’action négative de ses propres citoyens ? La renaissance du « survival » met effectivement en scène des américains en prise avec d’autres américains, incarnations du Mal, personnifications de l’immoralité qui règne dans la nation bouleversée.

Dans « La colline a des yeux », républicains et démocrates s’opposaient au cœur d’une petite famille en apparence bien comme il faut (le père contre son gendre) dans leur défense contre un groupe de sauvages déformés par les radiations nucléaires : l’Amérique y montrait son véritable moi intérieur, mélange de psychanalyse forcée et de tératologie.

Dans « La dernière maison sur la gauche », crise économique oblige, la famille idéale qui nous est présentée, avec la mère et la fille belles à croquer, aux cheveux blonds comme les blés, avec le père médecin à l’hôpital, sauveur de vies patenté, altruiste par excellence, ne peut qu’attiser les désirs jaloux des infortunés. On les regarde avec envie. Ils possèdent une belle propriété à la campagne, en forêt, près d’un lac. Ils y ont même une « maison d’amis » qui ne pouvait, par effet d’ironie, qu’attirer les ennemis.

Cette perfection esthétique et morale est indispensable à l’effet recherché par la mise en scène, très pointue, de cette horreur filmée : quand les méchants criminels s’en prennent à l’innocente et jolie adolescente, qui a en outre le bon goût de faire preuve d’un certain courage, le public se met à violemment les détester. C’est la force du « survival » et du film d’horreur en général, c’est la force de l’empathie.

Avec astuce, « La dernière maison sur la gauche » sautille sur des pics d’empathie qui hérissent le poil et font grimper l’adrénaline. Lorsque la situation s’inverse et que les gentils parents s’en prennent aux bourreaux de leur fille, le mécanisme cathartique se met en branle, les rouages déjà bien graissés par la première partie des violences, et le sadisme qui réside en chacun de nous révèle son insidieuse présence. Pendant moins d’une heure le cerveau reptilien prend l’avantage, l’instinct grégaire obtient le dessus sur la raison. Il y a assassinats et assassinats : ceux-là sont d’une violence parfois inouïe qui ne s’explique plus par la nécessité, mais par goût de vengeance.

Y’a-t-il quelque part une contradiction à aimer un film qui flatte la facette primitive de notre personnalité, à prendre du plaisir devant l’équilibre démagogique et immoral de la loi du Talion ? En d’autres termes, doit-on éprouver une gêne à cette projection de conservatisme réactionnaire ? Aucunement. Car, comme dans tout film d’horreur, l’essentiel de la sensibilité réside dans la perfection de la catharsis. Et tant que celle-ci est adroite, peu importe que le film ne soit pas franchement… de gauche.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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