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DELIVRE-NOUS DU MAL

Un film de Scott Derrickson

Soumets-nous à la tentation… ou pas

Ralph Sarchie est flic dans le Bronx, à New York, depuis des années. Avec son partenaire Butler, ils se confrontent chaque jour au pire de la nature humaine, à des faits toujours plus glauques, tant et si bien qu’il ne parvient plus à vivre pleinement sa vie de famille avec sa femme et sa fille. Quand une étrange affaire lui tombe sur les bras, il doit se lier avec un prêtre défroqué, Mendoza, pour affronter des forces démoniaques auxquelles rien ne l’avait préparé…

« Inspiré de faits réels », comme l’indique le carton en exergue ? Peut-être. Mais pas les faits réels auxquels les deux scénaristes, Scott Derrickson et Paul Harris Boardman, voudraient tellement nous faire croire. Plus personne n’est dupe, et surtout pas depuis que le cinéma horrifique (américain, notamment) s’embourbe dans cette fâcheuse habitude consistant à vouloir nous convaincre de la réalité des événements qu’il relate, et particulièrement à travers l’utilisation du found footage. Pour les profanes, s’ils existent encore dans ce monde où tout un chacun peut prétendre tout connaître ou presque, le found footage est ce vivier d’images d’archives (factices, en l’occurrence) qui parfois s’intercalent dans le récit, et parfois constituent la fiction elle-même – voir « Le Projet Blair Witch », « REC », « Cloverfield » ou les deux cents cinquante-trois « Paranormal Activity ». Ce cachet d’authenticité dissimule mal, trop souvent, une certaine volonté d’enfumage de la part de cinéastes (et de leurs copains producteurs) peu scrupuleux.

Ici, le found footage se concentre dans la séquence d’ouverture, qui voit plusieurs soldats américains en Irak découvrir une crypte ténébreuse hantée par une sorte de démon primitif – source du Mal qui tentera de contaminer New York, à mille lieues de là, par le biais de ces G.I.s de retour au pays. L’Irak ? Si vous pensez au début de « L’Exorciste » de William Friedkin, vous avez certainement raison : le modèle est d’autant plus assumé que « Délivre-nous du mal » déroule, dans sa seconde partie, une scène d’exorcisme pas piquée des hannetons, dans la salle d’interrogatoire d’un commissariat. La suite nous emmène dans les rues crasseuses et obscures de New York, sous une atmosphère de polar sec et sordide. Scott Derrickson, habitué du cirque horrifico-fantastique (« L’Exorcisme d’Emily Rose » et le très angoissant « Sinister »), parvient à faire illusion le temps d’une bonne heure – en franchissant allègrement les frontières entre les genres, en jouant avec les clartés étouffantes des artères de la ville et les obscurités de ses recoins ténébreux (les séquences au zoo fonctionnent à merveille), enfonçant progressivement le spectateur dans les sous-sols de la psychologie humaine à mesure que ses protagonistes révèlent quels secrets hantent les caves (comprendre : les inconscients) des bonnes gens.

Mais voilà, à trop vouloir s’appliquer à transcender le genre, ou les genres, Derrickson se perd dans le dédale de son récit emberlificoté, qui promet bien plus qu’il ne donne à voir. « Délivre-nous du Mal » peine à trouver son rythme, jusqu’à s’abîmer dans sa propre contemplation, lorsque l’exhaustivité (il faut absolument montrer des possessions, des portes qui claquent, des familles éplorées, des démons antiques, etc.) prend le pas sur la cohérence. Ce qu’il était si bien parvenu à faire avec « Sinister », vraie pépite anxiogène édifiée sur un effet de répétition (à chaque vidéo trouvée par Ethan Hawke, notre cœur s’emballait, entre désir malsain du visionnage attendu du meurtre ignoble et rejet dégoûté de sa concrétisation), Derrickson le laisse ici glisser entre ses doigts. Chaque idée en rejoue une autre, surannée. Chaque morceau de bravoure horrifique ne se nourrit plus que de lui-même. Il faut, pour se laisser porter, soit goûter au plaisir de cette générosité un peu brouillonne, soit, peut-être, ne connaître que trop peu le cinéma de genre pour n’attendre pas au tournant le moindre effet de manche.

Cette volonté de trop-plein n’est pas neuve, et définirait même la production horrifique américaine récente sur tous les formats – voir la série « American Horror Story », insupportable par sa saturation visuelle, jusqu’à la nausée scopique, ainsi que narrative. Elle s’ajoute à des références plus que discutables aux bienfaits de la religion dans la vie des âmes perdues que nous sommes : Ralph Sarchie (Eric Bana, qui donne toujours l’impression de réfléchir un peu trop intensément à sa prochaine ligne de dialogue, comme il le fait depuis « Munich ») suit le cheminement idéalisé d’un athée qui, confronté au Mal dans sa plus pure manifestation, se voit forcé de croire en des forces qui le dépassent. Au programme : refus de se confesser (mais cela, son camarade Mendoza / Edgar Ramirez, prêtre défroqué, le fait suffisamment pour deux), rejet de l’Église, puis reconnaissance et acceptation de la puissance démoniaque, baptême ( ! ) et, enfin, conflit direct avec le Mal lors d’un exorcisme où seul le salmigondis tiré de la Bible parvient à faire reculer l’Obscurité. Évidemment, la rédemption ne sait passer que par la foi en Dieu. C’est à ce prix que Sarchie pourra accepter son dur métier de flic dans un monde merdique.

« Inspiré de faits réels », donc, mais pas ceux-là. Ni les types qui se gravent des formules latines sur le torse, ni les démons millénaires qui s’éveillent d’une longue hibernation pour s’encanailler en métropole. Non, si faits réels il y a à la base de « Délivre-nous du mal », il faut en revenir à ces soldats américains prisonniers d’une guerre qui n’est pas la leur, propulsés dans un pays lointain pour des idéaux qui leur échappent, et qui ramènent avec eux, dans leurs bagages, moins un mauvais génie qu’un traumatisme psychologique indélébile. Ces mecs qui commencent à délirer, à battre leurs épouses, à parler dans des langues inconnues, à contrôler les lions au zoo – et à contaminer leurs femmes, qui tentent d’assassiner leurs bébés – sont tous des John Rambo oubliés, marginalisés, dissimulés consciemment aux yeux d’une société qui vit d’autant mieux qu’elle ne les voit pas. Voilà pourquoi ils vivent la nuit. Voilà pourquoi ils se cachent le visage sous des capuches, et hantent les caves obscures. Ils sont victimes d’un syndrome malin, le PTSD (post traumatic stress disorder), plutôt que du Malin. Ils ne reviennent pas avec un démon, mais avec leurs propres démons, multiples et infinis. Le partenaire de Ralph, fasciné par une violence qu’il réclame avec jubilation, est peut-être lui-même l’un de ces anciens soldats revenu changé. Le cancer de notre société n’est pas satanique, mais psychologique. Et c’est bien cela le plus effrayant.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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