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DEAD MAN DOWN

Lieux communs

Les hommes de main d’un brigand new-yorkais, Alphonse, se font décimer par un inconnu qui leur laisse des indices à interpréter. Tout en enquêtant avec son collègue Darcy sur leur ennemi déclaré, Victor fait la connaissance de sa voisine, Béatrice, une jeune femme défigurée lors d’un accident de voiture et qui vit avec sa mère française. Mais dès leur première sortie, Béatrice lui relève ses véritables intentions : lui demander de tuer quelqu’un pour elle…

Au risque d’être catégorisé « auteur de polars sombres », Oplev a choisi, pour sa première expérience américaine, un script baignant dans ce genre ultra-codifié. Pour ceux qui auraient oublié (ou qui n’auraient jamais su) que Niels Arden Oplev est le réalisateur danois de la première version de "Millenium" – celle qui n’a pas été réalisée par David Fincher, en gros –, l’affiche de son nouveau film, sur fond noir entouré de rouge, est là pour rappeler la charte graphique des visuels de la collection « polar » des éditions Actes Sud, déjà reprise par l’affiche dudit "Millenium". Une façon de nous plonger rapidement dans le bain, et de présenter "Dead Man Down" comme un polar dans la droite lignée des trois épisodes de la saga scandinave, mis en scène par le pseudo-spécialiste du genre. Sauf qu’on est loin, très loin, des qualités qui faisaient le succès du premier "Millenium".

Difficile de déterminer ce qui a pu attirer Oplev à la lecture du scénario de J.H. Wyman (pourtant auteur pour l’excellente série de J.J. Abrams, "Fringe"), entre ses personnages terriblement communs et ses péripéties attendues, ou pire, grotesques. Il paraît pourtant qu’il aurait reçu plusieurs centaines de scripts avant de choisir celui-ci et de quitter le Danemark pour Hollywood… Sans faire de la psychologie de comptoir, on peut seulement imaginer ce qui pouvait émaner de ces pages aux yeux du cinéaste : un traitement plutôt européen du genre (le personnage principal est hongrois, ce qui rappelle les origines d’un autre gangster de cinéma, le mystérieux Keyser Söze ; l’héroïne a une mère française), la quête de rédemption de Victor, interprété par Colin Farrell (lui-même Irlandais, un autre transfuge du Vieux Continent), une atmosphère à mi-chemin entre le cinéma indépendant américain (le Scorsese des premiers temps, James Gray) et le polar britannique, ainsi qu’une troupe hétéroclite de comédiens, de Farrell à Noomi Rapace (déjà dans les trois "Millenium") en passant par Dominic Cooper, F. Murray Abraham, Armand Assante et Isabelle Huppert, de retour dans un film américain pour la première fois depuis "Les Portes du Paradis".

Tel qu’on peut le voir à l’écran, "Dead Man Down" est néanmoins la preuve qu’il y a un monde entre ce qu’un réalisateur espère tirer d’un scénario et son adaptation effective sur grand écran. Sans qu’on puisse véritablement lui opposer des reproches francs et massifs, à l’exception peut-être des scènes d’action ridiculement mises en scène (il faut voir la conversation houleuse entre Victor et Béatrice en voiture le soir de leur premier rencart, c’est édifiant de nullité), ce polar sans saveur ne convainc jamais de son utilité. L’atmosphère est poisseuse et pluvieuse, les acteurs croient en leurs personnages, Terrence Howard est excellent en chef de gang dépassé – mais la mayonnaise ne prend jamais, comme s’il manquait un ingrédient essentiel, une sorte de mastic magique à coller entre les briques-pages de scénario. D’autant que l’intérêt ne provient certes pas de la surprise : un spectateur lambda aura compris l’identité de l’obscur assassin de la bande criminelle avant d’avoir eu le temps de bâiller.

Melting pot d’influences mondialisées et pot au feu mélangeant les codes scénaristiques du polar, "Dead Man Down" dresse le portrait d’une Amérique qui a déjà basculé de l’autre côté de la frontière morale : un Hongrois et une Française vengeurs viennent rétablir le peu d’ordre que l’on peut encore espérer trouver dans une ville de New York où même les jeunes enfants se montrent cruels, lorsqu’ils harcèlent leur voisine défigurée en la traitant de « monstre ». Mais ce portrait reste cosmétique, dénué de profondeur, à l’image de la présence stérile de notre compatriote Isabelle Huppert, pourtant très bien, dans le rôle d’une mère Française qui aurait tout aussi bien pu être Espagnole, Russe ou Japonaise. De la même manière, la ville-décor est impersonnelle et dénuée de particularismes. Cette volonté de tirer son film vers l’international rentre en contradiction avec les termes d’un genre qui aime à s’ancrer dans un réalisme social parfois très cru, et empêche de trouver un point d’appui émotionnel auprès de personnages complètement perdus dans un script artificiel.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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