DAO
Un dispositif singulier pour un récit aux dimensions panafricaines
Synopsis du film
Gloria, qui vit en France, retourne dans son pays d’origine, la Guinée-Bissau, pour une cérémonie traditionnelle qui consacre son père au statut d’ancêtre. Elle est accompagnée de sa fille, Nour, qui doit se marier dans un an…
Critique du film DAO
Le dispositif choisi par Alain Gomis est à la fois singulier et risqué : insérer dans la fiction des éléments relevant du making-of, plus précisément des enregistrements des castings et essais. Si on ajoute la longueur du film (plus de 3h, avec des passages qui auraient sans doute pu être raccourcis), une partie du public risque de décrocher, car probablement perturbé par les changements de rythme et de récits. Pourtant, les choix du réalisateur sont légitimes et chargés de sens. Son film est en fait composé de plusieurs allers-retours ou miroirs qui se complètent et s’enrichissent mutuellement (parfois avec de brillantes transitions proposées par le montage) : fiction et réalité, tradition et modernité, Afrique et Europe, vie et mort…
Le « making-of », qui constitue le premier quart d’heure du film puis revient de temps en temps, glisse progressivement vers la fiction, car les protagonistes parlent de leur propre vie puis répètent ou improvisent, si bien que la frontière entre fiction et réalité est vite brouillée. Cet entremêlement a une conséquence cohérente avec le propos du film : les destins des interprètes et des personnages sont intimement connectés. Paradoxalement, l'authenticité en est renforcée, car les acteurs et actrices ne se contentent pas de jouer : il y a une véritable incarnation, au sens strict du terme. D’ailleurs, on sent régulièrement une vive et sincère émotion dans les regards.
Le récit est empreint de panafricanisme car il met en valeur l’africanité des personnages et les points communs qui les relient malgré leurs spécificités culturelles ou individuelles. Si la communauté centrale du film est plutôt inattendue (la diaspora bissaoguinéenne en France se résume à quelques milliers de personnes), "Dao" construit des ponts multiples : le personnage principal (Gloria, impeccablement interprétée par Katy Correa) a eu une fille (Nour, incarnée par la solaire D’Johé Kouadio) avec un Maghrébin (campé par le toujours excellent Samir Guesmi), celle-ci se marie à un Haïtien (Mike Etienne), et s’ajoute à cela l’incroyable métissage des invités du mariage. Les choix musicaux renforcent cette sorte d’universalité africaine : musiques traditionnelles, jazz (avec "Blues for a Hip King" d’Adbullah Ibrahim), "Killing Me Softly" chanté en cœur au mariage…
Alain Gomis filme ses personnages/interprètes avec douceur et bienveillance. Par ailleurs, si le réalisateur exprime visiblement son respect envers les traditions, il les questionne à travers les évolutions sociétales : statut des femmes, violences (envers femmes et les enfants, mais aussi entres hommes), maintien ou non des rites (superstitions, mariage…), ou encore, plus ponctuellement, homosexualité et polygamie. Mais le film interroge aussi et surtout ce qui touche et a touché l’ensemble des populations d’origine africaine : la colonisation, l’esclavage, l’immigration, ainsi que des sujets connexes comme la dispersion des familles et les relations avec les Blancs. Au final, "Dao" est un film riche en questionnements (sans pour autant s’égarer car tout se rejoint), généreux dans les rapports humains, évidemment émouvant, mais aussi teinté d’humour (Samir Guesmi et Thomas Ngijol n’y sont pas pour rien mais ne monopolisent pas cet aspect-là du film).
Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur


