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CORALINE

Un film de Henry Selick

Alice au Pays des boutons

Fillette intrépide et douée d’une curiosité sans limites, Coraline Jones vient tout juste d’emménager dans une étrange maison avec des parents qui n’ont guère le temps de s’occuper d’elle. Pour tromper son ennui elle décide de jouer les exploratrices et, ouvrant une petite porte condamnée dans le salon, pénètre dans un appartement identique au sien…

Sur une trame proche de l’œuvre phare de Lewis Carroll, « Coraline » filme les aventures d’une petite fille partie à la découverte d’un monde étrange et merveilleux, parfaitement symétrique au sien, dont la patine sucrée dissimule un fond laid et cruel. Pour son nouveau long-métrage d’animation, libéré de la tutelle artistique et financière de Tim Burton mais certainement pas de son influence graphique, Henry Selick a choisi d’adapter l’écrivain anglais Neil Gaiman, décidément à la mode, puisque celui-ci s’est déjà vu récemment porter à l’écran avec « Stardust » après avoir signé le scénario de « La légende de Beowulf ».

« Coraline », le roman pour enfants, assumait déjà totalement sa référence carrollienne pour proposer une quête initiatique fourmillant d’un imaginaire fantasque et marquant. « Coraline », le film, en reprend trait pour trait l’ambiance très particulière et puise largement dans le pouvoir des images cinématographiques pour dessiner un univers plastiquement incroyable et symboliquement fouillé.

En jalonnant son film de multiples symboles, Selick nous propose de participer aux côtés de son héroïne bougonne et intrépide à ce conte de fées à l’envers, jusqu’à partager ses affects : surprise lorsqu’elle découvre, dans la maison « bis », des objets identiques à ceux qu’elle a quittés mais modifiés de légers détails (sur le tableau du salon, l’enfant représenté arbore cette fois un énorme sourire, une glace à la main) ; plaisir et bonheur face à de nouveaux parents désormais affables et attentifs qui font à manger et offrent des cadeaux ; satisfaction devant la vigueur de deux vieilles actrices ratées qui débordent d’une énergie un peu folle. Comme le fait souvent Burton, Selick s’amuse à brouiller les repères : le monde immédiatement présenté comme « réel » nous apparaît nettement moins intéressant et vivant que l’autre, nécessairement préféré.

Mais « Coraline » reste une quête initiatique de l’enfance et, si son héroïne se rend rapidement compte que le bonheur unilatéral dissimule une contrepartie négative – et, ici, mortelle – et choisit donc in fine le pragmatique existentiel, elle n’en a pas moins traversé une série d’événements qui lui font comprendre que la seule réalité de la vie se situe dans son rapport franc et aimant aux autres. En cela, la trajectoire essentielle du film peut se résumer au regard : Coraline doit apprendre à voir et à se méfier de ce que ses yeux d’enfant peuvent lui montrer, en particulier les images merveilleuses du monde au-delà de la porte, où les objets et les choses ne sont pas aussi innocents qu’ils semblent – un simple bouton sert ici de leitmotiv maléfique, le chat se met bizarrement à parler, les chiens envahissent un théâtre, etc. Puissant, l’imaginaire enfantin transforme la réalité ; force à la réalité de remettre les choses en ordre.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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