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LE COCHON DE GAZA

Un film de Sylvain Estibal

Lard et la manière de se moquer de la haine

Jafaar est un pêcheur gazaoui à la dérive. Pas une dérive due aux courants et autres tempêtes. Non. Une dérive économique car il n’attrape que de rares petits poissons dans les filets de son petit bateau… et les dettes s’accumulent. Comme si ça ne suffisait pas, des soldats israéliens occupent le toit de sa maison. C’est alors qu’une prise inattendue va bouleverser sa vie : il retrouve dans ses filets un cochon vietnamien, surgi mystérieusement des eaux ! Ennuis ou nouvelle source de profit ?

Sur le papier, on pouvait craindre le pire. Un journaliste et écrivain français, dont l’adaptation d’un roman avait donné lieu à l’un des pires films français de l’année 2009 (« Le Dernier vol »), s’emparait pour son premier essai au cinéma d’un sujet brûlant, le conflit israélo-palestinien, avec la volonté délibérée d’en rire. Quoi de plus casse-gueule ?

Heureusement, les craintes laissent parfois place à de belles surprises et ce film en fait partie. Dans la lignée du « Dictateur » du grand Chaplin ou de « Train de vie » de Radu Mihaileanu, « Le Cochon de Gaza » fait partie de ces rares films qui savent traiter du pire par le rire avec intelligence. Dans la grande lignée du burlesque, Sylvain Estibal parvient donc à nous servir un savant mélange de poésie, de gravité, d’humour et de tendresse. Se déroule donc une histoire rythmée, digne d’un Kusturica sans excès. Certes, Estibal n’atteint pas encore la perfection de ses aînés : on a parfois une petite impression de déjà-vu et quelques séquences sont moins réussies – c’est notamment le cas de la scène aussi ratée qu’inutile avec Ulrich Tukur dans le rôle d’un officier des Nations unies.

Dans l’ensemble, le scénario est cohérent et parvient à être à la fois réaliste et caricatural (un tour de force !). Réaliste car de nombreux détails témoignent d’une certaine connaissance des conditions de vie à Gaza et s’insèrent dans un contexte historique précis (les quelques semaines qui précèdent le retrait de Gaza par les Israéliens en 2005). Estibal ne s’autorise qu’un anachronisme : une retransmission télévisée d’un extrait de la campagne présidentielle d’Obama (2009 donc), pour les besoins d’un gag bien trouvé (on excuse donc volontiers cette incohérence volontaire). Caricatural parce que tout le monde en prend pour son grade : l’art palestinien de la débrouille comme les pratiques peu orthodoxes de certains juifs, l’armée israélienne comme les terroristes islamistes, et même les télénovelas sud-américaines qui servent de façon inattendue de critique symbolique des chamailleries israélo-palestiniennes ! Pour brouiller encore plus les cartes, Estibal attribue le rôle d’une Israélienne à une actrice tunisienne, Myriam Tekaïa, et celui du pêcheur palestinien à un Israélien d’origine irakienne, Sasson Gabai. Le film doit d’ailleurs beaucoup à Gabai (qu’on a pu voir entre autres dans « La Visite de la fanfare »), auteur d’une extraordinaire performance burlesque, donc drôle et touchante à la fois.

À l’heure où la Palestine tente le pari d’une reconnaissance par l’ONU et où Israël annonce par provocation une nouvelle tranche de construction à Jérusalem Est, il est agréable de renvoyer les deux camps à leurs bêtises respectives. « Le Cochon de Gaza » le fait très bien, sans irrespect ni communautarisme. Au contraire, la fin, irréelle et poétique (digne d’un « Luna Papa »), sonne comme un magnifique appel à la cohabitation et à la communion entre les peuples.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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