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BIRD BOX

Un film de Susanne Bier

Invisibles zombies, ou les peurs maternelles irrationnelles

Un mal indéterminé se répand progressivement sur Terre et pousse les gens à se suicider. Les seules protections consistent à fermer les yeux ou à se cloitrer dans un lieu sans fenêtre. Dans ce contexte apocalyptique, Malorie, une célibataire enceinte, se réfugie dans une maison avec une demi douzaine d’inconnus…

Sortie le 21 décembre 2018 sur Netflix

Le genre post-apocalyptique est à la mode (signe des inquiétudes multiples de notre époque) et Netflix en propose de nombreuses déclinaisons, de qualités très variables. "Bird Box", adapté du roman éponyme du musicien Josh Malerman, fait partie des meilleures propositions de la plateforme, même si l’on peut tout à fait regretter quelques clichés (notamment des personnages souvent archétypaux, heureusement bien interprétés), la prévisibilité de certains pans du scénario (on comprend par exemple très rapidement qui est la mère de l’un des deux enfants qui accompagne Malorie), ou encore certaines facilités (comme l’absence d’explication sur la façon dont l’héroïne a fini par rejoindre sa maison, ni sur les raisons pour lesquelles le danger n’est pas présent à l’intérieur). Avec un peu de mauvaise foi, on pourrait également considérer que Susanne Bier manque d’ambition en ne collant pas assez à la focalisation interne de son héroïne. Sauf que, contrairement à "Sans un bruit" qui rend possible une identification auditive, l’application visuelle du même principe aurait conduit à la création d’un film expérimental peu lisible (c’est le cas de le dire !) voire incompréhensible. Ainsi, les plans subjectifs à travers les bandeaux, l’absence de matérialisation des « créatures » (hormis les dessins qu’en fait un personnage) et l’importance des séquences de huis clos sont autant d’artifices pertinents pour compenser cette difficulté, alors que, inversement, les plans supposément omniscients peuvent aussi être interprétés comme les points de vue des innombrables « créatures » qui rodent de toutes parts – au point de ne laisser aucun répit aux protagonistes qui s’aventureraient à ouvrir les yeux à/vers l’extérieur.

D’aucuns crieront même au plagiat sous prétexte de nombreuses références détectables, mais il est aussi possible d’envisager cela comme une admirable capacité à digérer un ensemble varié d’influences. La « créature » invisible, par exemple, qui se manifeste par du vent, des ombres ou des bruits tout en ayant une consistance (comme le montre notamment l’excellente scène de conduite à l’aveugle), tient à la fois de "Phénomènes", de la série "Lost" ou de la nouvelle "Le Horla" de Maupassant – "Bird Box" étant finalement très proche de la définition littéraire du genre fantastique. Le caractère épidémiologique et les scènes de panique collective dans les rues rappellent pour leur part des films de zombies comme "L’Armée des morts" ou "World War Z" – de ce point de vue, on peut d’ailleurs considérer que "Bird Box" est une vraie variation de ce genre, en reprenant ses codes sans montrer un seul zombie ! Le côté « survival » post-apocalyptique évoque forcément des œuvres sombres comme "La Route". Et l’on peut même, pour les séquences sur le cours d’eau, repenser à Meryl Streep dans "La Rivière sauvage" ou au périple inquiétant de "Délivrance".

Mais "Bird Box" n’est pas qu’une énième proposition de tension formellement efficace. L’un des principaux intérêts de ce film réside en effet dans ce qu’il dit de la capacité de chacun-e à affronter ses peurs et/ou le monde qui nous entoure, et plus précisément sur la façon d’aborder la famille et la maternité. Signe de modernité, le film propose ainsi un modèle familial recomposé que vomissent les conservateurs de tout poil, et il nous brosse le portrait d’une femme (impeccable Sandra Bullock dans le prolongement de son personnage de "Gravity") qui n’est pas certaine de vouloir être mère, au point de s’accorder un verre de whisky en pleine grossesse et de ne pas attribuer de prénoms aux deux enfants (qu’elle appelle donc « Boy » et « Girl » !). Certes, le propos peut manquer de subtilité. Mais l’essentiel est bien là, dans la forme comme dans le fond, et on ne peut pas en dire autant de tous les films de genre qui envahissent nos écrans.

Raphael JullienEnvoyer un message au rédacteur

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