AT NIGHT
Une nuit à Paris, entre poésie et dérive
Synopsis du film
Le temps d’une nuit, sous la lumière des néons de Paris, six femmes se rencontrent. Une cinéaste peine à comprendre le film qu’elle est en train de faire, une mère célibataire noire refuse les cases qu’on veut lui imposer, une ancienne travailleuse du sexe revient sur son passé, une poétesse renonce à avoir un enfant. Rêve, fiction et réalité s’y confondent peu à peu…
Critique du film AT NIGHT
Pour son premier passage derrière la caméra, on peut dire que l’artiste britannique Beatrice Gibson n’a pas choisi la facilité et n’a que peu faire des conventions du cinéma narratif. Tourné en 16 mm, pensé comme une relecture féministe du récit de quête épique, "At Night" assume parfaitement son aspect expérimental et rassemble ses six femmes non professionnelles, dont Gibson elle-même, en une seule nuit parisienne où se mêlent confidences sur la maternité, la précarité et le désir. De ces chroniques intimes, le long métrage en capte une émotion palpable et réelle, renforcée par la présence, en voix-off, de la poétesse Alice Notley, enregistrée quelques mois avant sa mort, comme un dernier message qui vient renforcer le propos à l’écran.
Si son esthétisme peut dérouter, le film touche juste lorsqu'il s'attarde sur ces récits plutôt que sur une quelconque intrigue. Ici, on se questionne, on débat, on regarde les êtres humains dans les yeux et au plus profond de leurs âmes, offrant à l’ensemble une sincérité rare, à l’image du geste de Beatrice Gibson de se mettre elle-même à l'image, pour interroger sa propre position de privilège au sein de son casting. L'ambiance nocturne et suspendue enveloppe le spectateur dans une matière sensorielle chaude et kaléidoscopique, où chaque rencontre de rue devient un fragment de confession.
C'est aussi ce qui limite le film : à trop vouloir laisser le rêve et le réel se liquéfier l'un dans l'autre, "At Night" avance sans grand souci de narration, quitte à perdre en chemin la tension qui aurait pu porter ses portraits de femmes. Le résultat, aussi généreux que flottant, se regarde davantage comme une traversée sensorielle que comme un réel film à suivre, obligeant le public à beaucoup d’efforts pour ne pas décrocher. Si cette radicalité pourra en rebuter nombreux, les témoignages habités des protagonistes valent le coup de s’accrocher. Et des fois, ça fait du bien de s’abandonner… Le Festival de Locarno a lui décidé de suivre les sentiers sinueux de cette œuvre, et on ne peut que le remercier de l’avoir sélectionnée.
Christophe BrangéEnvoyer un message au rédacteur
