ANIMAL TOTEM

Un film de Benoît Delépine

Le contrôle des limites

Synopsis du film

Avec pour seule possession une valise à roulettes à laquelle il est étrangement menotté, Darius se retrouve contraint de traverser la campagne picarde à pied, depuis l’aéroport de Beauvais jusqu’au quartier parisien de la Défense, afin de mener à bien une mystérieuse mission…

Critique du film ANIMAL TOTEM

Un film de cinéma, ce n’est pas juste un scénario ou une mise en scène. C’est aussi (et avant tout) des signes, du genre qui ne trompent pas (au mieux) ou qui tendent à conditionner une lecture moins faussée que purement subjective (au pire). "Animal Totem" est déjà en soi une invitation à embrasser ce risque inhérent à toute approche subjective d’un film, et ce dès les premières indications figurant sur son affiche. Non pas sa tagline charentaise qui a le chic pour irriter l’auteur de ces lignes (est-il si impossible d’appréhender la réalité et/ou la singularité d’une œuvre de cinéma autrement qu’en se livrant au jeu des analogies ?), mais plutôt le nom de son réalisateur. Pour le coup, l’absence de Gustave Kervern en tant que coréalisateur ne doit pas nous inciter à appréhender cette première réalisation solo de Benoît Delépine sous l’angle de la rupture ou de l’émancipation. Quand bien même on le sent très personnel, ce nouvel opus reste fidèle au style épuré, à l’humour décalé et à la sensibilité militante de l’éternel trublion du Groland. Et au-delà d’un nouveau récit-odyssée à base de rencontres segmentées en petites saynètes (chacune d’elle est presque un mini-film en soi !) se dévoile surtout d’entrée de jeu une audace de mise en scène pas piquée des hannetons.

Comme pour épouser pleinement l’horizontalité des paysages d’une campagne picarde capturée comme un décor de western, Delépine ose un format Scope encore plus écrasé qu’une projection en 70mm, justifiant de facto la projection en salle pour profiter le mieux possible des perspectives inédites et des péripéties décalées naissant d’un cadre aussi large. Presque un film de paysagiste, capable de faire plier le réel autant par la seule force du cadre que par un usage quasi perpétuel de la courte focale, y compris lors de quelques intermèdes qui redonnent à la nature et à sa faune une position éminemment subjective en guise de contrechamp. Avec, en guise de finalité narrative, l’éternelle lutte utopiste des faibles contre les forts, via un monde agricole lâchant un très curieux ange exterminateur (doté d’une large batterie d’infra-pouvoirs !) pour s’en aller contrer cet effondrement sociétal qui plane toujours plus à l’horizon… Il n’empêche qu’en dépit de ces très belles intentions et de leur exécution gérée avec brio, notre cinéphilie nous pousse très vite à l’interrogation, pour ne pas dire à la méfiance. Ce que l’on évoquait au tout début de cette critique prend ici encore plus son sens : à mesure que le récit se déroule se mettent tout à coup à apparaître des signes familiers vis-à-vis de ses enjeux [NDR : attention, la suite de la critique contient des spoilers !]

Refaisons le pitch dans son ensemble : un homme en costard-cravate (formidable Samir Guesmi), défini par sa posture d’individu tiré à quatre épingles et relativement impassible, entame un long trajet dans une série d’espaces plus ou moins vierges en vue d’accomplir une mission cryptique, fait une série de rencontres qui renforcent sa position omnisciente tout en clarifiant celle de ses interlocuteurs dans la société, et révèle au bout du compte son réel objectif en éliminant une cible humaine qualifiée de danger pour le présent et l’avenir (en l’occurrence un businessman ultra cynique) avant de changer in fine d’identité et d’adopter subitement l’aura d’un prolétaire lambda… Ceux qui se souviennent de "The Limits of Control" de Jim Jarmusch seront en droit de se poser des questions, tant les deux films construisent de façon progressive et quasi similaire une authentique fable antilibérale, où la colère se niche sous le zen et où s’organise la révolte d’un collectif « pauvre » (la culture chez Jarmusch, l’écologie chez Delépine) face à l’inhumanité de l’argent-roi. Mais que l’influence soit concrète ou accidentelle ne pèse pas bien lourd. Seul compte le signe lui-même : il est subjectif, il nous appartient, et c’est tout ce qui importe. À l’image de la logique de ce Darius très « Grand Sachem » dans l’âme, qui reçoit et assimile les signes extérieurs du monde contemporain qui l’entoure en fonction de ses propres croyances et de son propre schéma interne. Au fond, on est tous comme lui.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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