À PIED D'OEUVRE
L’effacement social des créateurs et artistes
Synopsis du film
Ancien photographe, Paul Marquet a décidé de laisser tomber ce métier lucratif pour se consacrer à l’écriture. Déjà auteur de trois livres, au succès d’estime, le dernier ayant été tiré à moins de 5000 exemplaires, celui-ci a du mal à joindre les deux bouts et est obligé de vendre son scooter. Alors que sa femme est partie à Montréal avec leurs deux enfants, celui-ci tente de faire bonne figure et recherche un travail qui lui laisse du temps écrire. Il s’engage alors dans un système de petits boulots à la demande, via une plateforme, s’enfonçant progressivement dans la pauvreté…
Critique du film À PIED D'OEUVRE
Avec son dernier film, prix du scénario fort mérité au Festival de Venise, partagé à Gilles Marchand, Valérie Donzelli ("L'Amour et les Forêts", "Notre dame", "La Guerre est déclarée") livre une œuvre sociale à la première personne, la voix-off de Bastien Bouillon venant accompagner certains passages à la manière d’un journal intime, qui, on s’en doute, deviendra un sujet d’écriture. Elle embarque cet acteur caméléon (pas moins de 5 films en 2025 dont "Partir un Jour", "L’Affaire Bojarski" et "L’Incroyable femme des neiges") dans un portrait intimiste d’un ancien photographe devenu écrivain, soulignant d’emblée la différence de revenu (3000 à 8000 euros par mois avant, 200 à 250 euros de dropits d’auteurs maintenant) et l’obligation de trouver des revenus annexes.
Abordant la lutte des écrivains et plus généralement des artistes afin de pouvoir vivre de leur passion, souvent synonyme de vocation, l’histoire est aussi l’occasion d’explorer les rouages d’une précarité organisée, en dénonçant habillement les plateformes qui dédouanent les employeurs de toute responsabilité et précarisent les employés, obligés de baisser au maximum leur prix horaire. Les réflexions du personnage permettent de prendre du recul et de faire passer quelques messages, notamment sur l’illusion de liberté donnée par la soumission à leurs conditions. Le scénario capte ainsi les dérives de l’époque, face auxquelles les plus volontaires finissent par s’épuiser, soucieux de respecter les règles pourtant viciées.
Film vibrant d’émotion, "À pied d’Oeuvre" souligne également au travers des personnages des proches, notamment le père (André Marcon, formidable), l’incompréhension générale face à un choix de métier créatif à la rémunération aléatoire. Jouant grâce à eux la distance avec cet homme que la pauvreté et l’entêtement isolent irrémédiablement, allant jusqu’à l’effacer socialement, l’autrice élargit en réalité son discours aux artistes (ce n’est d’ailleurs sans doute pas pour rien que la dernière cliente des petits boulots de Paul, habite « rue des artistes ») en général. Usant de pellicule à gros grain lorsqu’elle évoque des souvenirs chaleureux ou le passage dans des lieux particuliers, contrastant ainsi avec le quotidien morne et difficile de Paul, Donzelli scrute ainsi l’engrenage de la paupérisation, comme les gênes ou conflits avec l’entourage, donnant à son personnage lucidité et détermination. Chacun sortira forcément de la projection la gorge serrée, quelques larmes ne demandant qu’à couler le long des joues.
Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur
