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A CIEL OUVERT

Un film de Inès Compan

Les moissons de la Terre

Sur les hauts plateaux du nord-ouest argentin, sous un ciel d’un bleu éclatant, la communauté indigène des Kollas bloque la grand-route qui mène au Chili voisin pour protester contre un gouvernement qui les a oubliés : ils n’ont pas d’eau, pas d’électricité, et l’école promise par l’État n’est toujours pas terminée d’être construite. Non loin de là, dans une communauté voisine, une multinationale canadienne veut implanter l’une des plus grosses mines d’argent à ciel ouvert du monde, projet qui attise l’hostilité des habitants…

Sur une route qui s’étend à perte de vue, perdue entre ciel et terre, quelques indiens s’installent au beau milieu du goudron, sous un soleil écrasant, comme vivifiés par la beauté éternelle des paysages. Après de longues tergiversations, ils ont décidé de bloquer cet axe récemment bitumé, inévitable pour transiter dans la région, et néanmoins désespérément vide de tout véhicule. De temps à autres, un car de touristes s’arrête et demande aux manifestants de faire preuve de bon sens. Un type peu affable les prend à parti en leur reprochant d’avoir acheté des camions plutôt qu’une pompe à eau. Alors que des discussions s’engagent, une voiture contourne le barrage par le bas-côté terreux, dans une manœuvre digne d’un road movie américain, brisant symboliquement le blocus de la colère. La scène pourrait se dérouler presque n’importe où dans le monde. Mais c’est en Argentine, sur les hauts plateaux proches du Chili, qu’a choisi de nous emmener la réalisatrice française Inès Compan, auprès des populations indiennes Kollas et au plus près de leurs luttes sociales. Ce qu’ils veulent ? Que l’État achève la construction d’une école promise depuis quinze ans. Et un meilleur avenir, pour eux, pour leurs enfants, un avenir dégagé – à « ciel ouvert ». Leurs moyens sont dérisoires ; l’infinité goudronnée de la route semble se moquer d’un filet de rétention qui, comparé à l’immensité de la chaussée, paraît si insignifiant.

A quelques kilomètres de là, une autre communauté Kolla est confrontée à l’implantation prochaine d’une vaste mine à ciel ouvert, conséquence de la décision gouvernementale de faire exploiter, par des sociétés étrangères, les importantes réserves d’argent de la région. Avec acuité et audace, la réalisatrice révèle les mécanismes idéologiques et sociologiques que les émissaires de la multinationale Silver Standard mettent en branle afin de convaincre les locaux des bienfaits de la future industrie : du travail pour tout le monde, une exploitation du sol sous la tutelle du développement durable, un rayonnement économique inédit pour tout le territoire, et bien sûr, à terme, en fin de vie de la mine, la promesse d’un retour à la perfection naturelle d’antan.

Pour remplir cette mission, Silver Standard envoie des psychologues – chargés d’organiser sournoisement la division entre les membres de la communauté –, des conseillers en communication, ainsi que des ingénieurs tout sourire. L’un d’eux, montrant du doigt le paysage somptueux qui s’étend devant ses yeux, souligne ses avantages technologiques : un espace plat pour l’usine et une vallée naturelle pour les résidus miniers. Cynisme ou inconscience ? Compan ne répond pas à cette question. Elle laisse le spectateur décider, sans omettre de lui tendre la main : le chantier de la mine est constamment déréalisé par le truchement de la caméra, à l’instar de cette projection informatique de son évolution au fil des années. Ses ingénieurs et ouvriers, fantomatiques, sont perpétuellement dissimulés derrières des lunettes noires et une rhétorique rôdée. La cinéaste révèle ainsi les contours d’une hypocrisie malgré tout fragilisée par les revendications sociales qui se multiplient, hypocrisie tenue principalement par le sparadrap de la corruption latente.

Ces deux récits distincts ne sont pas seulement liés par le titre du documentaire – qui associe la mine « à ciel ouvert » à l’école dénuée de toit, ouverte sur les nuages – mais également par la notion, fondamentale, de territorialité. Les populations locales défendent avant tout leur droit à la terre, à cette terre qui leur appartient de fait, comme elle a appartenu à leurs ancêtres ; à ces parcelles que gouvernement et propriétaires privés se sont octroyées, parfois sans y avoir jamais mis les pieds, laissant aux indigènes des espaces vierges de ressources naturelles. Pour les Indiens qui, avant de bloquer la route du Chili, demandent protection et secours à la Terre-Mère (la Pachamama, divinité propre à toute l’Amérique du Sud), le sol reste un territoire sacré, sur lequel l’implantation d’une telle usine fait l’effet d’une éventration douloureuse : creuser la terre revient à enfoncer un scalpel dans un épiderme à vif, sans anesthésie préalable. Les promesses rassurantes et artificielles de Silver Standard n’y peuvent rien changer. Les autorités ont beau assurer les indigènes que la mine aura des retombées positives pour tous, ceux-ci savent bien que la mondialisation, dans sa course effrénée pour le profit, abandonne sur le bord de la route les indigents qui ne lui servent de rien. La mondialisation est à l’image de ce gazoduc, installé dans la région, qui ne bénéficie nullement aux populations locales : elle ne ralentit jamais pour aider les plus lents.

Cantonnée derrière la caméra, Inès Compan n’en escamote pas pour autant son point de vue. En suivant les communautés Kollas – contre les industriels occidentaux –, en laissant la parole libre aux familles tout en soulignant l’inanité des propos politiques, en s’introduisant au cœur de la mine en construction pour mieux en capter la cyclopéenne absurdité, la cinéaste réhabilite l’antique affrontement inégal entre David et Goliath en tirant son propos vers l’universalité. Elle qui posa autrefois sa caméra dans les montagnes berbères du Maroc et auprès des femmes voilées du Yémen, n’a pas oublié comment l’image, utilisée à bon escient, peut devenir une arme militante sans égale. Cette perspective est d’autant plus vraie que « A ciel ouvert » a été tourné dans la contrée de Pablo Trapero, réalisateur du récent « Carancho », qui sait mieux que personne que le cinéma peut littéralement faire jurisprudence.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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