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2 DAYS IN NEW YORK

Un film de Julie Delpy

En Delpy du bon sens

Après ses aventures françaises dans « 2 Days in Paris », Marion s’est installée aux États-Unis et a changé de compagnon. Elle partage un appartement à New York avec Mingus, animateur radio, et les enfants qu’ils ont eus de relations précédentes. Quand la famille de Marion débarque en ville pour le vernissage de son exposition photo, Mingus assiste à un véritable choc des cultures…

En sortant de ce délicieux babillage d’une heure trente, de ce généreux chaos situé entre humour et hystérie et proposé par une cinéaste aussi talentueuse que pimpante, on se demande tout de suite comment réagiraient les Américains s’ils assistaient, dans un film français, à un déballage en règle des clichés les plus truculents les concernant. Car Julie Delpy n’est pas tendre avec nous. Vu par le prisme de son objectif, le Français est, au choix, obsédé des saucisses et du fromage, drogué, érotomane, égoïste ou puéril – tandis que la Française est dépressive, légèrement nymphomane et franchement exhibitionniste. Bref, le Français est un cauchemar à côté du sobre Américain, ébouriffé par la conduite absurde de sa belle-famille. Mais comme Julie Delpy est Française elle-même, on lui pardonne volontiers la caricature ; et aussi parce que c’est tout à fait hilarant.

Déjà, dans « 2 Days in Paris », le Français en prenait plein la figure devant les yeux ébahis d’Adam Goldberg. On se souvient des chauffeurs de taxi dragueurs ou racistes, d’un ex de Marion croisé dans une brasserie qui avait pour habitude de pratiquer le tourisme sexuel en Thaïlande, de ses parents volontiers vulgaires et intrusifs. Jack / Goldberg faisait figure d’extraterrestre y compris en présence d’un groupe de ses compatriotes venu à Paris pour le « Da Vinci Tour ». Mais le charme de la capitale hexagonale englobait cette absurdité dans une bizarre logique de meute car, face à une population globalement désaxée, c’était lui, le type normal, qui semblait en décalage. Dans cette suite new-yorkaise, Julie Delpy adopte dès le départ le point de vue inverse, projetant la famille Duprès dans la Grosse Pomme comme des chiens dans un jeu de quilles ; ce qui lui permet de dérouler un humour loufoque sur fond de réflexion culturelle. On retrouve ainsi quelques-uns des étranges personnages croisés à Paris : Jeannot, père obsédé traînant une odeur de charcuterie ; Rose, sœur psychotique et jalouse ; et Manu, vrai-faux cool guy qui croit trouver aux États-Unis la matérialisation de ses fantasmes – c’est-à-dire uniquement des Noirs fumant de l’herbe et des fanatiques d’Obama.

Comme tout bon film axé essentiellement sur le bavardage, « 2 Days in New York » laisse une place prépondérante au montage. Il faut rendre hommage au travail formidable d’Isabelle Devinck qui parvient à dynamiser de longues et improbables discussions, notamment lorsque Marion négocie avec l’acheteur anonyme – nous laissons la surprise sur la guest star – de son âme, vendue en tant qu’expression conceptuelle, ou lors du repas réunissant les familles française et américaine dans une joyeuse cacophonie. Dans cette séquence, la cinéaste / scénariste (aidée d’Alexia Landeau et Alex Nahon, qui incarnent respectivement Rose, la sœur Duprès, et Manu, son nouveau petit ami et ex de Marion) poursuit en le radicalisant le jeu sur le langage déjà esquissé dans le précédent opus, voguant entre les accusations irréelles de Rose à l’égard du fils de Marion qu’elle croit autiste, et les invraisemblables traductions des paroles de Mingus que Manu rapporte à Jeannot. À force d’être assénés et modulés, les mots perdent tout leur sens. C’est d’autant plus grave que les métiers de chacun reposent sur le bon usage de la langue : Rose est pédopsychiatre, Mingus anime des émissions de radio et Marion, artiste-photographe, se voit obligée de justifier par la parole son travail formel.

Si « 2 Days in New York » prend la forme d’un conte, s’ouvrant et se refermant sur un récit en forme de spectacle de marionnettes, Julie Delpy y dépeint pourtant la réalité telle qu’elle est, avec ses excès, ses doutes et ses maladresses. Elle fait d’ailleurs appel, pour incarner Jeannot, à son propre père, Albert Delpy, comme dans l’épisode parisien. En cela, l’exposition photo présentée par Marion fonctionne comme un paradoxe : elle cherche à y montrer l’évolution dramatiquement banale d’une relation amoureuse en représentant, le long de clichés successifs, un couple au lit vu en plongée. Les acquéreurs potentiels sont déçus – ils s’attendaient à plus de sexe, dixit l’agent de Marion – mais finissent par acheter toutes les épreuves lorsqu’un quiproquo leur laisse croire que l’artiste n’en a plus pour longtemps à vivre. Pas étonnant que ces photos qui décrivent une réalité affreusement normale n’intéressent personne, puisque le quotidien, avec ses surprises et ses malheurs, vaut bien mieux que cela ; il faut donc qu’il s’y ajoute une plus-value pour soudain gagner en substance.

New York était le décor idéal de cette « plus-value » apportée à l’existence. Un New York divisé en deux, entre celui du tourisme – une formidable séquence photographique suit les pérégrinations de la famille Duprès dans les monuments les plus en vue – et celui de Woody Allen, aussi bavard, déluré et psychotique que dans « Annie Hall » ou « Manhattan ». Un New York dont le cœur ne s’arrête jamais de battre et qui constitue l’ultime et grandiose personnage de ce film réjouissant. Que Woody Allen se rassure : pendant qu’il fait le tour de l’Europe avec sa caméra, sa ville adorée est toujours aussi bien représentée.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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