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VENISE 2009 – Deux visages d'une guerre fantôme

A Venise, en ce début d'automne 2009, les guerres étaient plus personnelles qu'étatiques, plus de l'ordre du combat du quotidien (la grand mère de « Lola » cherchant à éviter la prison à son petit fils, l'héroine de « Lo spazio bianco » tentant de maintenir son bébé en vie, Sylvie Testud dans « Lourdes » espérant enfin retrouver l'usage de ses jambes grâce à un miracle, Romain Duris luttant contre sa paranoïa et ses propres doutes dans « Persécution »...), ou de la lutte contre la peur ou l'oppression (les trois femmes de « Women without men » s'élevant à leur manière contre le régime iranien, la rage d'un père ayant perdu son fils dans « Testsuo the bullett man », les hommes politiques de « South of the border » désireux de trouver un système alternatif au capitalisme, les jeunes révolutionnaires du « Rêve italien » en quête de grandeur...).

Cependant, si face au monde post-apocalyptique de « The road » (avec Viggo Mortensen) on s'interrogeait légitimement sur les origines de la catastrophe qui a dévasté le monde, faisant régresser l'homme à l'état de loup, errant à la recherche d'une meute bienveillante au milieu des dangers, impossible de dire si la guerre était bel et bien passé par là. Le mystère restait donc entier et le discours se reportait ainsi sur l'être humain et son comportement en situation de danger. C'était aussi le cas de deux autres films, visions opposées d'une guerre fantôme, dont les manifestations se font sentir à chaque instant, jusque sur les visages des personnages, mais aussi jusque dans la chair du spectateur: « Lebanon » et « White material ».

Le lion d'or 2009 a donc été attribué au film certainement le plus physique de la compétition, vision claustrophobe de la guerre, vue, ou plutôt ressentie depuis l'intérieur d'un tank israélien. Peu à peu perdus au sein d'un parcours qui leur est inconnu, les quatre recrues se retrouvent confrontés à eux-mêmes plus qu'aux attaques extérieures, qui ont mis initialement à mal leur engin. Ils vont devoir faire face également aux pressions des hommes du dehors, qu'il s'agisse de l'ennemi, d'un capitaine autoritaire désireux de ressouder ses troupes autant que de démontrer son pouvoir, ou de chrétiens phalangistes aux desseins plus que douteux.

Le spectateur, lui, est plongé au cœur de cette équipe bancale, dans laquelle les enjeux de chacun se font jour progressivement (relève prochaine...). Il est lui aussi prisonnier de ce tank, grâce à un principe narratif simple, qui consiste à ne montrer que ce que l'on voit dans les espaces confinés du tank (les visages, la sueur, les détritus au sol, la lumière aveuglante lorsque l'opercule est ouvert...) ou ce que l'on percevrait en tant que soldat depuis le tank (la visée du tireur, l'écran du conducteur, avec éventuelle visio infra-rouge lorsqu'on est de nuit...). Il est soumis lui aussi au bruit ambiant, coupant encore plus l'homme de la réalité d'une guerre plus pressentie ou imaginée que réelle. Le travail sur le son est d'ailleurs impressionnant, le bruit étant une composante envahissante et nécessaire du récit.

Tout cela a de quoi donner des frissons. Car c'est bien l'imagination du spectateur qui est sollicitée, tout comme ses tripes, la guerre restant elle quelque chose d'abstrait, par manque de lieux. D'autant que le réalisateur s'amuse à donner de l'extérieur une vision bien lointaine d'un quelconque conflit, avec en milieu de récit, une tentative de sortie à l'intérieur d'une agence de voyage forcément bardée de posters de destinations exotiques et paradisiaques, ou vers la fin un plan large sur le tank au beau milieu d'un champs de tournesols. Cette photo coloré servira d'ailleurs de base à l'affiche du film, contrastant avec le noir et la crasse de l'intérieur du tank. Comme pour mieux signifier que la guerre est le propre de l'homme, et de ce qui se passe dans son crâne, étroit, limitant souvent sa propre vision du monde.

Un autre film, également présenté en compétition, et injustement reparti bredouille, présentait également la guerre comme une menace palpable, mais jamais réellement présente de manière frontale. Partant du portrait d'une gérante de plantation de café (Isabelle Huppert) désireuse de se battre pour poursuivre son exploitation, alors que le fils du propriétaire est en train de la vendre, "White material" relègue la guerre en toile de fond, à force de bruits lointains, de peuple fuyant, d'endroits dévastés ou partant en fumée, pour mieux s'intéresser aussi aux réactions de l'humain face à un danger qu'on peut qualifier d'inconnu. D'autant qu'il provient ici de diverses parties, dont les rôles ne sont jamais certains, qu'ils s'agissent de personnalités influentes désireuses de retrouver un pays gangréné par les exploitants blancs, d'enfants guerriers forcément pas si inhumains, ou de milices militaires aux ordres d'on ne sait qui.

La mise en scène, construite entièrement en flash-back autour d'un voyage en bus, retour à sa propriété d'une Isabelle Huppert épuisée, dépassée dans son refus d'admettre la situation, distille une ambiance vénéneuse, efficacement relayée par un musique lancinante faite principalement de guitare électrique. Le spectateur s'enfonce avec elle peu à peu dans ce monde foisonnant et pourtant vide, dont la chaleur accablante et l'ambiance menaçante sont formidablement rendues. Et "White material", dans sa représentation d'une guerre devenue menace, stigmatise les calculs et réactions de méfiance ou de survie. Sans jamais véritable montrer le conflit, le film de Claire Denis trouble, par sa construction éclatée, ses temporalités brouillées, et la formidable tension née d'un drame qui couve.

Film de guerre sans la guerre, « White material », comme « Lebanon », réussit avec brio à montrer les limites d'êtres humains face à la peur et au manque d'une quelconque perspective. Comme quoi l'évocation est toujours bien plus forte et viscérale que les faits.

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Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur