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Festival Hallucinations Collectives 2026 – Bilan : Sixième jour

IL EST DIFFICILE D’ÊTRE UN DIEU

"Il est difficile d’être un dieu" (c) Les Bookmakers - Capricci Films

"Il est difficile d’être un dieu" (c) Les Bookmakers - Capricci Films

C’était clairement la séance la plus ardue du festival, en tout cas pour tous ceux qu’une durée de trois heures faisait flipper pour une séance du matin ou pour tous les amateurs d’expériences de cinéma ô combien terrassantes. Longuement introduit par l’essayiste Eugénie Zvonkine (très clairement LA spécialiste du grand cinéma russe et soviétique), le monumental "Il est difficile d’être un dieu" mérite toujours autant de figurer parmi les grands monstres filmiques de l’ex-URSS aux côtés de "Soy Cuba" et de "Requiem pour un massacre".

Il faut d’abord préciser qu’avec seulement six longs-métrages en quarante-huit ans de carrière, son réalisateur Alexei Guerman n’est pas le plus pressé des cinéastes russes. Et dans le cas de ce film-là, qui fut son dernier, on peut clairement affirmer qu’il s’agissait du projet d’une vie, déjà envisagé à la fin des années 60 pour finalement voir le jour au terme de plusieurs années d’un tournage-cauchemar, avec une sortie dans les salles russes en février 2014, soit un an après la mort de son propre créateur (ce dernier dût laisser à sa veuve et à son fils le soin d’en achever la postproduction). Le résultat n’est pas juste l’adaptation testamentaire du best-seller SF éponyme des frères Strougatski – à qui l’on devait déjà le roman ayant donné vie au "Stalker" d’Andrei Tarkovski. C’est avant tout un torrent de poésie excrémentielle qui, trois heures durant, invite à une immersion tant sensorielle que viscérale dans la fiente moyenâgeuse, du genre à faire passer "La Chair et le Sang" de Paul Verhoeven et "La Passion Béatrice" de Bertrand Tavernier pour de paisibles ballades champêtres.

Quand bien même le récit prend place sur une planète lointaine où la violence la plus animale copule avec la saleté au sens large, Guerman reconstitue avec un souci de réalisme inouï un territoire médiéval boueux et pestilentiel, et élabore une large gamme de plans-séquences où une caméra subjective tente se frayer un chemin dans ce labyrinthe de matières sales (sang, salive, pisse, merde, sperme, etc…) et de trognes purulentes. Un peu comme si un esprit vierge de toute référence historique se retrouvait subitement catapulté au cœur d’une toile de Bosch ou de Brueghel. Qu’importe la matière un peu obscure du récit, le réalisateur faisant volontairement le choix de plonger son public dans son amas d’images et de sons sans lui donner de repères, histoire de mieux le déstabiliser et lui faire ressentir le chaos d’une époque.

Même le fait d’apprendre, entre autres anecdotes insensées, que la quasi intégralité du casting s’est faite en faisant le tour des asiles psychiatriques de la région n’arrive même plus à être étonnant. L’océan de dégénérescence nauséeuse à l’œuvre tout au long de cet opéra démesuré et monstrueux se suffit à lui-même : c’est en se noyant dans un cinéma à ce point physique, voire physiologique (on ressent chaque plan encore plus qu’on l’admire), qu’il finit par tutoyer une certaine forme de sublime, née de la monumentalité de ses plans et d’un contexte regorgeant de mille échelles de plan et encourageant à des lectures répétées… Il y aurait encore tant de choses à dire sur ce chef-d’œuvre, mais visons simple pour conclure : au vu d’un travail aussi colossal et d’une expérience de cinéma aussi estomaquante que celle-ci, nul doute qu’il est difficile d’être un génie.

THE CARPENTER’S SON

"The Carpenter’s Son" (c) Goodfellas International

"The Carpenter’s Son" (c) Goodfellas International

Avoir casé la projection de "The Carpenter’s Son" un dimanche de Pâques a de quoi nous faire sourire, dans la mesure où il s’agit d’un film censé offrir une relecture horrifique de plusieurs pages d’un évangile dit « apocryphe », en l’occurrence celui de Thomas et évoquant des épisodes de la jeunesse du Christ non retenus par les hautes autorités de l'Église. Une provocation quasi parfaite dans l’idée, mais ce qui aurait pu s’imposer comme le détournement joliment blasphématoire du récit biblique stricto sensu coche hélas toutes les cases de l’occasion manquée. Manquée dans sa perspective (ici timide au mieux, aléatoire au pire) d’imposer le fantastique comme couche de lecture perpétuelle à son récit codifié, mais aussi dans la possibilité d’élever la réflexion ou la thématique par le biais de la multiplicité des tons.

Pourtant, c’est peu dire que les ingrédients ne manquaient pas : ouverture choc et rugueuse, imagerie mystique, récit d’initiation fiévreux, mélo familial tourmenté, vagues échos de sword and sorcery, vivier d’apparitions maléfiques… Parce qu’il donne l’impression de courir un peu trop de lièvres à la fois, le résultat manque un peu d’unité, et ce moins parce qu’il tente d’entremêler les genres que parce que ceux-ci s’accordent inégalement entre eux. À ceci s’ajoute aussi la sensation d’un montage trop compressé (y aurait-il eu des coupes de dernière minute ?) dont l’effet se répercute sans surprise sur la rythmique et la progression narrative. On sent pourtant ici et là de belles intentions, comme celle d’épurer au maximum le cadre et de minimiser les dialogues de façon à bâtir une œuvre plus introspective que vénère (ce que relaie assez bien la prestation toute en retenue du demi-dieu Nicolas Cage).

On pourra également louer l’élégance d’une photographie toute en éclairages contrastés – pour le coup en accord parfait avec une thématique axée sur la dualité clair/obscur – et l’énergie d’une bande sonore à forte dimension gutturale. Mais la sauce peine à prendre, la faute à des caractères qui s’assimilent assez vite à des fonctions décoratives (les personnages assument une position dans le cadre et le récit au lieu de l’incarner viscéralement) et à un chapelet de perspectives ésotérico-horrifiques sans grand impact (même le coup de la « langue-serpent » et la visualisation furtive d’un gouffre de l’Enfer très Bosch dans l’âme tombent à plat). Il n’y a donc pas de quoi faire de l’ombre à ce que tant d’autres cinéastes baroques, de Ken Russell à Robert Eggers, ont déjà pu proposer en la matière. Trop de retenue, point de virulence, pas assez d’énergie : en un mot comme en cent, la messe est dite.

LES MYSTÈRES D’OUTRE-TOMBE

"Les Mystères d’outre-tombe" (c) Alameda Films

"Les Mystères d’outre-tombe" (c) Alameda Films

Comme la dernière étape rassurante d’un voyage jusqu’ici plus frustrant qu’autre chose, "Les Mystères d’outre-tombe" aura permis de relever le niveau d’une thématique qui n’aura pas convaincu beaucoup de monde – on met de côté la satisfaction d’avoir découvert un pan méconnu de la production filmique de la patrie des tacos. Considéré comme un grand classique du cinéma fantastique mexicain, ce film de Fernando Mendez met enfin la culture locale à contribution pour relever un récit là encore assez convenu, à base de recherches scientifiques sur l’au-delà.

C’est en effet en faisant rentrer le spiritisme dans l’équation que l’intrigue se corse un minimum dans ses enjeux quasi faustiens, où deux médecins fascinés par l’au-delà concluent un pacte selon lequel celui qui mourra en premier devra revenir dire à l’autre ce qui se cache après la mort. Et là, il suffit d’une gitane en état de folie hystérique avancée, d’un médecin cruellement dévisagé et d’une jeune danseuse fortement convoitée, pour que la situation, déjà fortement perfusée aux courants gothiques, finisse par confiner à l’effroyable dans des scènes d’une belle maîtrise narrative et visuelle. De beaux jeux de lumière expressionnistes (mention spéciale à ce plan astral sur un échafaud !) à un solide postulat où les jeux de la science se voient rattachés à des réflexions d’ordre philosophique, la facture de l’ensemble tient si bien la route que l’esprit de Terrence Fisher semble ne jamais être bien loin – c’est un beau compliment. On pardonne sans souci les problèmes liés au rythme, là encore un peu inégal…

Reste à faire le bilan de cette thématique mexicaine, et il ne sera pour le coup pas spécialement élogieux : ce qui ressort de ce panorama, malgré tout intéressant, tient dans la frustration de ne pas avoir déniché une vraie spécificité mexicaine dans ce qui ressemble pour le coup à des copies plus ou moins conformes de films d’exploitation issus des cinéphilies américaines ou européennes. Pour le coup, ce ne sont pas un masque de lucha libre et quelques pincées de surnaturel qui peuvent suffire à relever une sauce au goût déjà trop bien connu.

NIGHTBORN

"Nightborn" (c) Bac Films

"Nightborn" (c) Bac Films

On n’a pas attendu la découverte de "Nightborn" pour savoir à quel point il n’y a pas d’âge pour être un danger ou un monstre. Du démoniaque Damien de "La Malédiction" au petit schizo de "L’Autre" en passant par le jeune psychopathe de "Joshua" et les horribles chiards mutants de "Chromosome 3", les gamins pétris de mauvaises intentions ont su faire les beaux jours du cinéma fantastique. Cette fois-ci, c’est un nouveau-né d’un genre un peu spécial que doivent se coltiner une mère finlandaise et son époux britannique (joué par un Rupert Grint qui a décidément bien vieilli depuis la saga "Harry Potter") depuis que les deux ont décidé de concevoir leur progéniture au sein d’une forêt gorgée de mystères et d’arbres à la forme plus qu’équivoque.

Parce qu’il donne l’impression de ne pas réussir à choisir un angle central en piochant dans le film de monstre, l’étude de caractères, la variation sur l’enfant sauvage, la réflexion sur les couples parentaux, la peinture d’une dépression post-partum, le délire horrifico-végétal à la sauce "Jumanji", la grosse farce gore outrancière ou la pure légende scandinave, le nouveau film de Hanna Bergholm ("Ego") s’égare vite lui-même jusqu’à nous noyer dans un amas de tonalités qui ne s’accordent pas toujours très bien entre elles. C’est d’autant plus regrettable qu’au jeu désormais convenu de la relecture horrifique de l’enfer de la maternité, il arrive très longtemps après la bataille, des films comme "Splice" ou "Mother !" ayant déjà pris soin de disséquer le rapport de couple sous l’angle de la contamination psychique et de la résurgence d’un désir quasi animal qui le pourrit de l’intérieur à l’arrivée d’un enfant. Trop de déjà-vu, donc. C’est certes pas mal ficelé et plutôt bien cadré, oui, mais hélas, ce n’est pas suffisant.

SOCIETY

"Society" (c) Wild Street Pictures

"Society" (c) Wild Street Pictures

Si vous faites partie de ceux qui n’ont jamais été dupes du cirque consensuel que la série "Beverly Hills 90210" avait voulu imposer de par ses multiples ingrédients et sa prétention à vouloir creuser la psyché adolescente friquée de Californie, sachez qu’un an avant sa création, quelqu’un avait déjà fait le tour de la question. En 1989, le réalisateur Brian Yuzna, jusqu’ici producteur de péloches horrifiques de très haut niveau pour son compare Stuart Gordon ("Re-Animator", "From Beyond") et tout juste débarqué du projet "Chéri j’ai rétréci les gosses" au profil de Joe Johnston, faisait ainsi ses débuts derrière la caméra pour concevoir, avec "Society", l’un des films d’horreur les plus dingues jamais tournés.

Produit direct d’une époque où la paranoïa ambiante contre les puissants de ce monde faisait pousser de jolies graines sur pellicule, le film part d’un pitch assez familier – presque une relecture inversée des "Femmes de Stepford" – pour y incruster bon nombre de questionnements sur le body horror, le tabou de l’inceste et la peur de la sexualité au sein d’une Amérique conservatrice et friquée. Par un ton corrosif et narquois, ici couplé à une recherche graphique très performante dans le gore et le surréalisme, Yuzna impose avant tout une approche quasi charnelle de l’horreur, où la carte postale californienne et ses archétypes ne sont que l’épiderme d’une peau sociétale dégénérative à souhait – celle-là même dont le réalisateur souhaite gratter la croûte trumpiste pour la faire saigner et dégouliner. C’est de l’entrisme fièrement assumé, faisant mine d’adhérer au culte de l’apparence pour mieux le retourner comme une crêpe par petits à-coups, et ce jusqu’à un climax final au-delà du démentiel où la chair de l’individu n’est plus une matière indépendante mais une pâte fondue dans la matière déviante de l’Autre.

Si "Society" obéit autant aux codes de la satire sociopolitique qu’à ceux de la grosse farce fendarde, c’est parce qu’on sent Yuzna moins motivé à l’idée de jouer les frondeurs alertes (il n’est ni John Carpenter ni Jordan Peele) que par le désir de lâcher un gros doigt d’honneur à l’hypocrisie de son propre pays. Après tout, faut en avoir dans le citron pour oser ériger un prétendu idéal sociétal en authentique Évangile de la déviance, et ce en partant du principe que dans ce contexte-là, seule l’horreur tient lieu de réalité. D’autant qu’à la réflexion, relire le film sous l’angle des récentes collusions malsaines entre le milliardaire Jeffrey Epstein et l’actuel locataire de la Maison-Blanche est à deux doigts d’offrir au film un cachet de farce prophétique. Encore un film culte dont l’aura subversive est gage d’éternité, donc.

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Guillaume Gas Envoyer un message au rédacteur